Le mystère de la ferme flottante oubliée

Chapitre 15

Les boyaux de l'oiseau-monde

3 mai 2026

Le cri de Théodore déchira l'air plus sûrement que le vent des cimes. En un éclair, ses yeux de diamant passèrent du bleu glacier au rouge incandescent. « Maîtresse Augustine ! » hurla-t-il, oubliant son dédain habituel. Sans réfléchir, le petit inventeur se jeta vers le bord du bec métallique, ses mains agrippant désespérément le vide là où la cage venait de s'engouffrer.

— Solstice ! Félix ! Ne restez pas là comme des statues de jardin mal dégrossies ! (…mal dégrossies… ! répéta l’écho avec une urgence nouvelle). Quelle ingratitude de la part du destin de me donner des compagnons aussi lents !

Félix ne se fit pas prier. Utilisant sa souplesse de sirène gymnaste, il se laissa tomber dans l'ouverture béante du conduit d'aération, son blouson de cuir claquant contre les parois de cuivre. Solstice, lui, ne sauta pas tout de suite. Ses yeux de détective balayèrent le pont. L'Observateur des Cieux s'apprêtait à prendre la fuite, ses ailes de plumes métalliques battant l'air pour s'élever vers la couronne du Géant de Sève.

— Zoé, occupe-toi de lui ! (…de lui !…), ordonna Solstice d'une voix qui résonna comme un coup de tonnerre. Je vais aider les autres !

Le colosse musclé plongea à son tour. Il ne tomba pas dans le vide, mais glissa le long d'un immense piston huileux qui montait et descendait avec la régularité d'un battement de cœur. L'intérieur du Monarque de Métal était un labyrinthe de vapeur et de rouages titanesques. L'odeur du « Souvenir d'un Été Oublié », le carburant versé par Solstice, embaumait l'atmosphère, transformant la suie habituelle en une brume parfumée au chèvrefeuille.

En bas, la cage d'Augustine s'était coincée entre deux engrenages colossaux qui menaçaient de la broyer à chaque rotation. Félix, suspendu par les pieds à une chaîne de transmission, tentait désespérément de crocheter la serrure magnétique de la cage.

— C'est bloqué par un code alchimique ! cria Félix par-dessus le vacarme des pistons.

Théodore, qui venait d'arriver en glissant sur son bavoir comme sur une luge improvisée, s'approcha de la vitre. Augustine, à l'intérieur, gardait son calme, mais ses yeux montraient une inquiétude grandissante. Elle désigna du doigt le centre du mécanisme central de l'oiseau.

Là, au milieu d'une sphère de cristal liquide, le Garde-Mangeur de Temps s'était reformé. La créature de brume ne ressemblait plus à une silhouette, mais à un immense sablier vivant dont le sable noir s'écoulait directement dans le cœur de l'oiseau.

— Il court-circuite le nouveau carburant ! réalisa Théodore. Il veut forcer l'oiseau à vieillir de mille ans en une minute pour qu'il s'effondre dans le Puits de l'Oubli !

Soudain, une vibration sourde ébranla les parois. Ce n'était pas un bruit mécanique. C'était la voix du Géant de Sève qui résonnait à travers les structures de bois entremêlées au métal.

— Le temps est un cercle, pas une ligne, tonna la voix. Si le cœur s'arrête, la forêt meurt.

À ce moment précis, la porte de la cage d'Augustine céda enfin, mais au lieu de s'ouvrir sur la liberté, elle libéra une onde de choc temporelle. Félix fut projeté contre une paroi, et Solstice vit avec horreur ses propres bras musclés commencer à rapetisser, tandis que Théodore, à l'inverse, semblait gagner des années en quelques secondes, son visage de bébé se ridant comme une vieille pomme.

Le temps était en train de se détraquer à l'intérieur de l'oiseau. Et au sommet, Zoé venait de s'apercevoir que l'Observateur des Cieux n'essayait pas de fuir, mais de décrocher le dernier boulon qui maintenait la Ferme de l'Éther fixée à l'oiseau.