Le mystère de la ferme flottante oubliée

Chapitre 14

L'Éveil du Géant de Sève

3 mai 2026

Le Monarque de Métal poussa un gémissement si profond que les vitres de la Ferme de l’Éther, toujours amarrée à son dos, menacèrent d'éclater. L'immense main de bois qui enserrait le cou de l'oiseau n'était pas faite de métal froid, mais d'une écorce millénaire parcourue de veines de sève luminescente.

— C'est l'Ancien de l'Écorce ! s'écria Silas, dont les yeux-engrenages ralentissaient enfin. Il est le gardien des racines du ciel. Pour lui, nous ne sommes que des termites bruyants dans son jardin de nuages.

Félix, toujours agrippé à la cage d'Augustine, sentit la pression augmenter. La main géante ne se contentait pas de tenir l'oiseau ; elle commençait à l'attirer vers une silhouette colossale qui émergeait de la brume. C'était un être de la taille d'une montagne, dont la tête était couronnée de forêts entières et dont les yeux étaient deux lacs d'un vert profond.

— Relâchez ce pauvre oiseau ! cria Théodore en brandissant son biberon de précision, rempli d'un solvant alchimique. Quelle ingratitude ! On lui redonne du carburant de premier choix et il nous livre à un jardinier géant ! Augustine, fais quelque chose, tu m'as toujours dit que les plantes étaient sensibles à la flatterie !

Augustine, à l'intérieur de la cage, semblait fascinée. Elle ne montrait aucun signe de peur. Ses mains expertes de mécanicienne touchèrent les doigts de bois qui s'étaient glissés entre les barreaux.

— Ce n'est pas de la colère, Théodore, murmura-t-elle. C'est de la curiosité. Il sent l'émotion que Solstice a versée dans le moteur. C'est un parfum qu'il n'a pas respiré depuis des siècles.

Solstice, de son côté, s'était hissé sur la crête de l'oiseau. Ses muscles étaient tétanisés par l'effort, mais sa lucidité ne l'abandonnait pas. Il observa le Géant de Sève. (…Géant de Sève…, répéta l’écho). Grâce à son instinct de détective, il remarqua que chaque mouvement du géant entraînait une modification de la lumière autour d'eux.

— Zoé ! La carte ! (…La carte !…), hurla Solstice. Regarde le pli de ton poignet droit !

Zoé défit la manchette de son costume trois pièces. À l'endroit indiqué, une cicatrice qu'elle n'avait jamais pu déchiffrer se mit à pulser au rythme du cœur du géant. Elle comprit soudain : sa peau n'était pas une carte de géographie, mais un langage gestuel. Les cicatrices étaient des instructions pour communiquer avec les puissances anciennes.

— Je dois danser, réalisa Zoé d'un ton solennel. Félix ! J'ai besoin de tes fils !

L'archiviste sirène, comprenant immédiatement, utilisa sa souplesse de gymnaste pour lancer les câbles de soie de Silas vers Zoé. En quelques secondes, la bibliothécaire fut reliée aux structures de la ferme comme une marionnette géante. Sous la direction de ses cicatrices, elle commença à bouger ses bras avec une élégance et une force surnaturelles, mimant les courants d'air et le cycle des saisons.

Le Géant de Sève s'immobilisa. Sa main desserra légèrement son étreinte sur le Monarque de Métal. Un grondement semblable à un rire de tonnerre fit vibrer le ciel. Mais alors que le groupe pensait avoir gagné la sympathie de la créature, le visage du géant se voila de tristesse.

Il approcha son autre main du pont de la ferme. Dans sa paume ouverte, une porte minuscule, gravée dans un bois d'or, s'ouvrit sur un escalier de racines qui plongeait dans les ténèbres de son propre corps.

— L'Invisible ne se révèle pas, il s'habite, tonna la voix du Géant dans l'esprit de chacun. Entrez, ou soyez balayés par le vent de l'oubli.

Alors que le groupe s'apprêtait à franchir le seuil, un bruit de métal déchiré retentit derrière eux. L'Observateur des Cieux, que tout le monde avait oublié dans la confusion, venait de saboter les attaches de la cage d'Augustine. Avant que Félix ne puisse réagir, la cage bascula et commença à tomber, non pas vers le géant, mais droit vers l'intérieur de l'oiseau mécanique qui s'ouvrait comme une gueule affamée.