Le mystère de la ferme flottante oubliée

Chapitre 9

L'Encre des Souvenirs

3 mai 2026

La forêt de pages bruissait sous l'effet du vent provoqué par la plongée de l'oiseau géant. Chaque feuille de ces arbres colossaux était un parchemin jauni, couvert d'une écriture fine et mouvante. Zoé marchait en tête, sa canne d'alchimiste frappant le sol de cristal avec une régularité de métronome. Elle ne regardait pas le chemin, mais ses propres mains. Les cicatrices qui s'y trouvaient brillaient d'un éclat bleuté, pulsant en harmonie avec les nervures des arbres-livres.

— Ne touchez à rien, prévint-elle avec une fermeté glaciale. Ces feuilles contiennent les souvenirs de tous ceux qui ont un jour habité la Ferme de l'Éther. Si vous en arrachez une, vous effacez une vie.

Félix, malgré son enthousiasme habituel, resta immobile, les mains enfoncées dans les poches de son blouson de cuir. Ses yeux de sirène parcouraient les titres gravés sur les troncs. Son objectif de retrouver la mémoire n'avait jamais été aussi proche, mais la mise en garde de Zoé le faisait hésiter.

— Regardez ! s'écria soudain Solstice. (…regardez… ! répéta son écho, résonnant à travers la forêt). Là-bas, au pied du grand chêne-encyclopédie !

Le détective musclé pointa du doigt une petite silhouette accroupie. C'était Silas. Il semblait absorber par la lecture d'une immense feuille d'argent tombée au sol. Mais quelque chose n'allait pas. Des fils de soie translucide, semblables à ceux d'une marionnette, reliaient ses poignets et ses chevilles aux branches de l'arbre.

— Silas ! hurla Théodore en trottinant vers lui, ses yeux de diamant brillant de colère. Tu te rends compte du désordre que tu as causé ? Mes laboratoires sont sens dessus dessous, et j'ai dû supporter la compagnie de ces amateurs pour te retrouver ! Quelle ingratitude de rester là à lire alors que nous risquons de nous écraser !

Silas leva les yeux. Son regard était vide, ses pupilles remplacées par des engrenages miniatures qui tournaient lentement.

— Je ne lis pas, Théodore, répondit le garçon d'une voix monocorde qui n'était pas la sienne. Je réécris. Le Monarque de Métal a besoin d'un nouveau récit pour continuer son vol. L'ancienne saison est morte. La Grande Nuit exige un sacrifice de papier.

Zoé s'arrêta net. Elle comprit enfin pourquoi ses cicatrices formaient cette carte. Ce n'était pas une carte de la ferme, mais le plan de montage de l'oiseau-monde. En tant que marionnettiste, elle voyait les fils que les autres ignoraient.

— Il est devenu l'Encre, murmura-t-elle. Si nous le coupons de l'arbre maintenant, le récit s'arrête, l'oiseau s'arrête, et nous tombons tous dans le néant.

Soudain, le sol de cristal se mit à vibrer. Une ombre immense se projeta sur le groupe. Ce n'était plus un automate, mais un homme vêtu d'une armure de plumes métalliques qui descendait lentement du sommet de la tour de verre. Son visage était masqué par un écran de cinéma où défilaient des images de batailles anciennes.

— L'Observateur des Cieux ne vous avait pas invités, dit l'homme, sa voix provoquant un sifflement d'ozone. Seuls les plus attentifs peuvent voir le sanctuaire, mais seuls les plus purs peuvent en sortir.

Il leva une main gantée de fer, et soudain, les pages des arbres se détachèrent par milliers, tourbillonnant pour former une tornade de papier tranchant autour de nos héros.

— Solstice, ta lucidité ! cria Zoé. Trouve la faille dans le récit avant que nous ne soyons déchiquetés par les souvenirs !

Solstice plissa les yeux, cherchant désespérément un détail illogique dans la tempête de feuilles. Mais alors qu'il croyait avoir trouvé une ouverture, une page s'arrêta net devant ses yeux. C'était une photo de lui, bébé, mais dans les bras d'un homme qu'il n'avait jamais vu, et qui portait exactement la même armure de plumes que leur agresseur.