Le mystère de la ferme flottante oubliée

Chapitre 8

La symphonie des reflets brisés

3 mai 2026

La cave était devenue un théâtre d'ombres cauchemardesque. Zoé, dont la jambe droite était désormais totalement transformée en une porcelaine blanche et froide, luttait contre son double avec une détermination farouche. Solstice, arc-bouté, tirait sur le bras de la bibliothécaire, mais chaque effort semblait renforcer l'emprise du reflet.

— Lâchez-moi ! (…lâchez-moi !…, répéta l’écho de Solstice). Ce n'est pas de la force physique qu'il faut ici !

Théodore, malgré son tempérament ingrat, comprit que si Zoé disparaissait, ses chances de maintenir l'ordre dans la ferme s'évaporeraient avec elle. Il fouilla nerveusement dans sa sacoche en cuir et en sortit une petite fiole d'un liquide ambré : de l'essence de Raisin de Minuit, un distillat capable de révéler les impuretés dans les structures cristallines.

— Poussez-vous, colosse ! glapit Théodore en s'approchant de la paroi de lumière. Personne ne me remercie jamais pour mon génie, mais sans moi, vous finiriez tous en bibelots sur une étagère !

Il projeta le contenu de la fiole sur le visage de verre du double de Zoé. Au contact du liquide, le reflet poussa un cri inaudible, une vibration qui fit exploser plusieurs bouteilles de vin alentour. Le visage du double se fissura comme un miroir frappé par un marteau. Zoé fut projetée en arrière, retombant lourdement sur le sol de bois tandis que sa jambe retrouvait lentement sa souplesse humaine.

— Merci, Théodore, souffla Zoé en se relevant péniblement.

— C'est ça, c'est ça… quelle ingratitude de me faire gaspiller un millésime pareil, grommela l'inventeur en détournant les yeux, bien que ses diamants oculaires brillent d'un soulagement discret.

Cependant, le danger n'était pas écarté. Les ombres de Félix, Théodore et Solstice s'étaient maintenant totalement détachées des murs. Elles n'avaient pas de visages, seulement des silhouettes noires et découpées qui commençaient à mimer leurs moindres gestes. Félix, perché sur son tuyau, s'aperçut avec horreur que son ombre essayait de lui dérober son blouson de cuir dans une parodie de mouvement gymnique.

— Elles volent nos identités ! s'écria Félix. Si elles finissent de nous copier, nous deviendrons les ombres et elles deviendront nous !

Solstice ferma les yeux. Son instinct de détective et sa passion pour le cinéma lui rappelèrent une règle d'or : une ombre ne peut exister sans une source de lumière unique. Il leva les yeux vers le plafond de la cave où plusieurs lanternes à huile oscillaient violemment.

— Félix ! Théodore ! (…Théodore !…). Cassez les lanternes ! Toutes en même temps !

Félix bondit de poutre en poutre avec une agilité fulgurante, brisant les verres des lampes d'un coup de pied précis. Théodore utilisa ses petits engrenages de précision comme des projectiles. Dans un fracas de verre et de métal, la cave fut plongée dans une obscurité totale.

Pendant quelques secondes, le silence fut absolu. Puis, une lumière différente, plus douce et bleutée, commença à filtrer par la porte invisible. Sans les ombres pour les retenir, le passage vers le Sanctuaire Invisible était enfin libre. Sans un mot, le groupe s'engouffra à travers le voile de poussière d'étoiles.

De l'autre côté, ils ne trouvèrent pas une pièce, mais un paysage à couper le souffle. Ils se trouvaient sur une passerelle de cristal suspendue au milieu d'une forêt d'arbres géants dont les feuilles étaient des pages de livres anciens. Au loin, une tour de verre s'élançait vers un ciel où tourbillonnaient des galaxies miniatures.

— Nous y sommes, murmura Zoé, ses cicatrices brillant plus fort que jamais. Le cœur de la Ferme de l'Éther.

Soudain, une ombre immense passa au-dessus d'eux, masquant les galaxies. Ils levèrent les yeux et virent, avec horreur, que ce qu'ils appelaient leur « ferme » n'était en réalité qu'une petite cage accrochée à l'aile d'un oiseau mécanique si gigantesque qu'il portait tout un continent sur son dos. Et cet oiseau était en train de fermer ses ailes pour entamer sa plongée finale.