Le mystère de la ferme flottante oubliée
Chapitre 7
Le miroir des deux visages
3 mai 2026
Le silence qui suivit l'apparition de la silhouette fut plus lourd que le vacarme des moteurs. De l'autre côté du voile de lumière, l'autre Zoé restait immobile. Elle portait le même costume trois pièces impeccable, les mêmes cicatrices sur les mains, mais son regard n'avait pas la fermeté protectrice de la bibliothécaire. Ses yeux étaient d'un gris d'orage, dépourvus de toute chaleur humaine.
— Une imitation de bas étage, cracha Théodore en croisant ses petits bras sur son bavoir. C'est d'un manque d'originalité navrant. Quelle ingratitude envers le talent de la vraie Zoé que de proposer un double aussi... terne.
Ses yeux de diamant lancèrent des éclairs de mépris vers le reflet. Pourtant, malgré sa morgue habituelle, l'inventeur restait sagement derrière la stature imposante de Solstice.
— Elle ne bouge pas... murmura Solstice. (…pas…, répéta l’écho). Elle attend que nous fassions le premier pas.
Zoé s'avança, sa canne résonnant sur le plancher de bois. Elle ne semblait pas effrayée, mais plutôt fascinée, comme un alchimiste observant une réaction chimique imprévue. Elle posa sa main cicatrisée contre la paroi de lumière. De l'autre côté, le double fit exactement le même geste.
— Ce n'est pas un ennemi, déclara Zoé d'une voix dont la fermeté masquait une légère hésitation. C'est une Serrure de Mémoire. La ferme nous demande de prouver qui nous sommes avant de nous laisser entrer dans le Sanctuaire Invisible.
— Et comment on prouve qu'on est nous ? demanda Félix en effectuant un saut périlleux pour se percher sur un tuyau de cuivre, ses yeux de sirène brillant de curiosité. Je peux leur montrer mes médailles de gymnastique ?
— Non, répondit Zoé. Il faut donner quelque chose que seul l'original possède. Quelque chose qu'un reflet ne peut pas copier.
Soudain, les chaînes translucides qui retenaient la ferme à l'extérieur se mirent à vibrer violemment. Un cri strident traversa les parois du navire : c'était Silas. Sa voix semblait venir de partout et de nulle part à la fois.
— Ne franchissez pas la porte ! hurlait-il. C'est un piège ! Le Domaine des Égarés n'est pas en bas, il est déjà PARMI NOUS !
À ces mots, le double de Zoé changea d'expression. Son sourire s'élargit de façon surnaturelle, révélant des dents faites de verre brisé. Elle ne se contenta plus d'imiter les gestes de la bibliothécaire. Elle commença à tirer Zoé vers l'intérieur de la lumière.
— Solstice ! Aide-moi ! ordonna Zoé, perdant pour la première fois son calme légendaire.
Le colosse se précipita, ses muscles se bandant alors qu'il saisissait Zoé par la taille. Mais alors qu'il tirait de toutes ses forces, il sentit quelque chose de terrifiant. La peau de Zoé, sous ses doigts, devenait froide et dure comme de la porcelaine.
Théodore, paniqué, chercha dans ses poches une invention capable d'aider, mais ses mains tremblaient. Félix, lui, s'apprêtait à bondir dans la lumière pour attaquer le double, mais il s'arrêta net en voyant un détail que les autres n'avaient pas remarqué.
Sur le mur de la cave, derrière eux, les ombres de Théodore, Solstice et Félix commençaient elles aussi à se détacher du sol, prenant des formes solides et indépendantes.
— On n'est pas en train d'entrer dans leur monde, souffla Félix, la voix étranglée. Ce sont eux qui sont en train de prendre notre place dans le nôtre !