Le mystère de la ferme flottante oubliée

Chapitre 6

Le miroir des envies

3 mai 2026

La fumée noire tourbillonnait dans la cave, prenant des formes mouvantes qui rappelaient les vieux films muets que Solstice aimait tant visionner en secret. La voix, visqueuse et sifflante, semblait sortir de chaque interstice des murs de bois.

— Solstice... chuchota l’ombre. Tu les regardes agir, n’est-ce pas ? Tu observes leur génie, leur force, leur magie... et tu te sens si petit. Pourquoi n’es-tu que le témoin de leurs exploits ? Pourquoi n’es-tu pas celui que l’on acclame ?

Solstice serra les poings, ses muscles massifs tendus à s'en déchirer les manches. Il sentait la brûlure de l’envie lui piquer les yeux. C’était vrai : il rêvait d’être le héros, le premier rôle, celui qui ne se contente pas de noter les indices mais qui sauve le monde d’un seul geste.

— Ne l’écoute pas ! cria Zoé, tout en traçant des cercles protecteurs dans l’air avec sa canne. C’est un Spectre de Vapeur, il se nourrit de ce que nous cachons au fond de nos cœurs !

— C’est surtout un vandale ! rugit Théodore, qui rampait entre les tonneaux pour atteindre une vanne de sécurité. Il a renversé mon flacon d'essence de nectarine céleste ! Quelle ingratitude envers la science du goût !

Malgré ses paroles acerbes, l'inventeur aux yeux de diamant ne recula pas. Il lança un petit tournevis en argent vers Solstice. Le geste était brusque, presque insultant, mais l’intention était là : la solidarité.

— Utilise ta lucidité, détective ! (…ta lucidité…, répéta l’écho). Regarde la fumée, pas ce qu'elle raconte !

Solstice prit une grande inspiration. Son écho, d’habitude si agaçant, devint son point d'ancrage. En écoutant la répétition de ses propres paroles, il parvint à distinguer le vrai du faux. Il ferma les yeux un instant, puis les rouvrit. Sa passion pour le cinéma lui avait appris une chose essentielle : une image n'est qu'une illusion projetée sur un écran.

— Ce n'est qu'un projecteur ! s'écria Solstice. (…un projecteur !).

Il bondit par-dessus un casier de bouteilles, ses muscles le propulsant avec une puissance phénoménale. Au lieu de frapper l'ombre, il visa le centre du réservoir où la marionnette-Félix s'était volatilisée. Là, dissimulé derrière un engrenage couvert de suie, se trouvait un petit cristal qui pulsait au rythme de la fumée.

Félix, retrouvant son enthousiasme habituel, bondit à sa suite. En plein vol, il effectua une vrille parfaite et saisit le cristal entre ses doigts agiles.

— Je l'ai ! hurla l'archiviste en atterrissant souplement sur un tonneau.

À l'instant où le cristal quitta son support, la fumée se dissipa instantanément. Le calme revint dans la cave, seulement troublé par le ronronnement affaibli des moteurs. Mais alors que le groupe reprenait son souffle, Zoé s'approcha du mur du fond. Ses cicatrices luisaient d'un blanc pur.

— Regardez, dit-elle d'une voix grave. La fumée a laissé une trace.

Sur la paroi de bois, là où le Spectre avait été le plus dense, une porte invisible venait d'apparaître. Elle n'avait ni serrure, ni poignée. Elle n'était faite que de lumière tamisée et de poussière d'étoiles. C'était le passage vers le Sanctuaire Invisible, un lieu qui ne se révélait qu'à ceux qui avaient affronté leurs propres ténèbres.

Théodore s'approcha, ses yeux de diamant scrutant l'ouverture.

— C'est fascinant... murmura-t-il, oubliant pour une seconde son air supérieur. Mais attendez. Si la porte est ici, dans ma cave... alors qui est la silhouette que nous voyons de l'autre côté ?

À travers le voile de lumière, une main pâle s'appuya contre la paroi invisible. Ce n'était pas Silas. C'était une silhouette familière, vêtue exactement comme Zoé, mais avec un sourire qui n'avait rien de bienveillant.