Le secret perdu de la Vallée des Géants

Chapitre 18

Les Larmes du Monde

3 mai 2026

L’œil géant qui venait de s’ouvrir sous les ruines de la cité de verre n’appartenait ni à la roche, ni au métal. C’était une pupille d’un brun profond, striée d’éclats d’or, semblable à celle d’un être humain, mais si vaste qu’un village entier aurait pu s’y abriter. Ce n’était pas seulement un organe de vision ; c’était le puits de toutes les émotions de la vallée.

— C’est l’Ancêtre, murmura Lazare à l’oreille de l’esprit de Milo. La Vallée n’est pas un décor. C’est le premier des Géants, celui qui s’est endormi pour offrir une terre aux autres. Ses larmes sont ce que nous appelons l’Essence d’Opale.

Dans le monde physique, Xylia recula, terrifiée. Sa versatilité la trahissait : alors qu'elle se croyait devenue la reine de la saison, elle se retrouvait face à une puissance qui la dépassait infiniment. Elle poussa un cri strident et ordonna au Dormeur de Soufre de frapper le sol, espérant refermer cette paupière dérangeante. Mais le poing de pierre noire se figea à quelques centimètres de l’œil, repoussé par une simple larme qui s'écoulait de la fente rocheuse.

La larme était une sphère de lumière liquide, une perle d'énergie si pure qu'elle faisait fondre instantanément le soufre corrosif.

— Milo, tu dois y aller maintenant ! s'exclama Lazare. Sa couronne de fer se mit à briller d'une intensité insoutenable. Je vais utiliser mes dernières fonctions d'organisation pour aligner ton esprit avec ton corps. Mais attention : une fois revenu, tu ne seras plus tout à fait le même. L'attention que tu portes au monde a ouvert une porte en toi qui ne se refermera jamais.

Dans un tourbillon de sensations, Milo fut précipité vers le bas. Il ressentit d'abord une chaleur étouffante, puis le poids soudain de ses membres, et enfin la douleur cuisante du froid sur sa peau. Il ouvrit les yeux. Il était de nouveau dans son corps, allongé sur la nacre brisée. Silas était agenouillé à ses côtés, mais Milo poussa un cri de stupeur en voyant son grand-père.

En quelques minutes, Silas avait vieilli de plusieurs décennies. Ses cheveux étaient devenus blancs comme la neige éternelle et ses mains, autrefois si vigoureuses, tremblaient violemment. L'accélération temporelle l'avait frappé de plein fouet alors qu'il protégeait le corps inerte de son petit-fils.

— Grand-père... murmura Milo, les larmes aux yeux.

— Ne regarde pas mes rides, Milo, sourit Silas avec une douceur infinie malgré sa fatigue. Regarde la larme. Elle vient vers toi.

La perle de lumière liquide flottait au-dessus de la place, attirée par Milo comme par un aimant. Xylia, comprenant que le véritable pouvoir lui échappait, se jeta en avant. Dans un ultime changement d'identité, elle abandonna totalement sa forme humaine pour redevenir une dragonne d'ombre et de vent, fonçant sur le garçon toutes griffes dehors.

— Cette Essence m'appartient ! Elle est le prix de ma liberté !

Milo ferma les yeux et tendit la main, non pas pour saisir la lumière, mais pour l'accueillir. Au moment où ses doigts effleurèrent la larme de l'Ancêtre, un silence absolu enveloppa la vallée. La neige blanche s'arrêta de tomber. Le Dormeur de Soufre se pétrifia.

Mais quand Milo rouvrit les yeux, il ne vit pas la défaite de Xylia. Il vit quelque chose de bien plus troublant. La dragonne s'était figée, mais pas par la force. Elle regardait, avec une horreur indicible, le bras de Milo. Sous la manche de son manteau déchiré, la peau du garçon n'était plus faite de chair. Elle était devenue une marqueterie de nacre et d'ambre, identique aux parois du Sanctuaire.

— Silas... qu'est-ce que je deviens ? demanda Milo d'une voix qui résonnait désormais comme un écho de montagne.

Son grand-père ne répondit pas. Il fixait l'horizon, là où une silhouette sombre, drapée dans les haillons du Grand Hiver, venait de descendre du ciel pour se poser sur le dos de l'Ancêtre.