Le secret perdu de la Vallée des Géants

Chapitre 16

Le Reflet de l'Hiver

3 mai 2026

Milo restait pétrifié, le poignet enserré par cette main qui semblait faite de glace et de lumière. Son double, de l’autre côté de la paroi de diamant, affichait un sourire qui n’avait rien de fraternel. Ses yeux, l’un électrique et l’autre d’encre, brûlaient d’une intensité qui semblait aspirer toute la chaleur de la pièce.

— Qu’est-ce que tu racontes ? parvint à articuler Milo, la voix étranglée. Je suis venu pour sauver mon grand-père, pas pour détruire la vallée !

— Sauver ? ricana le double. Regarde tes mains, Milo. Regarde ce que tu as fait depuis que tu as posé le pied ici.

Milo baissa les yeux. À l’endroit où sa peau touchait le socle du sablier, des cristaux de givre blanc — le même blanc pur que la neige qui tombait dehors — se propageaient à une vitesse folle. Ce n’était pas le froid de la montagne qui l’attaquait ; c’était lui qui, sans le vouloir, exhalait ce froid.

— Le Sanctuaire ne se révèle qu’aux plus attentifs, n’est-ce pas ? continua l’autre Milo. Mais pourquoi penses-tu être le seul à pouvoir le voir ? Parce que tu en es le gardien. Le Grand Hiver n’est pas une catastrophe naturelle, c’est le sommeil du créateur. Et tu viens de te réveiller.

Silas se précipita pour arracher son petit-fils à l’emprise du miroir. Mais en touchant l’épaule de Milo, il poussa un cri et retira brusquement sa main, comme s’il s’était brûlé sur un poêle ardent. Ses doigts étaient couverts d'une fine pellicule de glace.

— Milo, éloigne-toi de ce sablier ! hurla Silas. Ce n’est pas un reflet, c’est un piège de résonance ! Xylia utilise tes propres doutes pour te faire croire que tu es le monstre !

Au-dessus d’eux, le dôme de verre finit par céder totalement. Le bras du Dormeur de Soufre s'abattit, pulvérisant les colonnes de prisme environnantes. Xylia, dont l’esprit était désormais totalement fusionné avec le colosse noir, plongea son regard de feu vers le centre de la place. Elle ne cherchait plus le sablier. Elle cherchait Milo.

— Alors c’est vrai… gronda la voix de la dragonne, faisant vibrer les fondations de la cité. L’héritier est enfin là. Le sang des Géants coule dans tes veines de petit d'homme. Donne-moi ton souffle, Milo, et je ferai de cette vallée un empire de cristal éternel !

Soudain, une décharge d'énergie dorée frappa le Dormeur de Soufre sur le flanc. Aethel, le géant de pierre claire, venait de se relever. À l'intérieur de sa poitrine, on pouvait voir le cœur de lumière où résidait désormais Lazare. Le robot, utilisant toute la puissance de sa logique organisationnelle, tentait de créer un bouclier autour de Milo et de Silas.

— Analyse en cours… résonna la voix de Lazare, amplifiée par les parois de la montagne. Structure instable. Milo, le sablier n'est pas seulement un chronomètre. C'est un régulateur thermique. Si tu ne le stabilises pas avec ta propre volonté, ton énergie va geler tout ce qui vit à dix lieues à la ronde.

Le double dans le miroir éclata d'un rire cristallin. Ses mains se mirent à frapper contre la paroi de diamant, créant des fissures en forme d'étoiles.

— Laisse-moi sortir, Milo. Laisse le froid nous envahir. C’est tellement plus simple que de lutter, n’est-ce pas ?

Milo se sentait vaciller. Sa boussole brisée dans sa poche commença à chauffer violemment. Il comprit que le bouton de nacre qu'il avait pressé n'était pas seulement un interrupteur, mais un lien. Il devait choisir : écouter Silas et rester humain, ou accepter cette part de lui qui semblait commander aux éléments.

Alors que le Dormeur de Soufre s'apprêtait à frapper de nouveau, une fissure plus large que les autres apparut sur le sablier de diamant. Un vent glacial, d'une force inouïe, s'en échappa, projetant Silas à l'autre bout de la place.

Le double de Milo passa alors une tête à travers la brèche, ses yeux bicolores fixés sur les siens. Mais ce n'était pas un visage d'enfant qu'il arborait désormais. C'était celui de Xylia, jeune et triomphante, qui s'extrayait du corps de Milo comme un papillon sortant de sa chrysalide.

— Merci pour l'invitation, petit d'homme, chuchota-t-elle à son oreille.

Le sablier explosa dans un fracas apocalyptique, et Milo sentit son esprit être aspiré vers le haut, tandis que son corps de chair tombait, inerte, vers les profondeurs de la cité qui s'effondrait.