Le secret perdu de la Vallée des Géants
Chapitre 14
Le Sablier de Cristal
3 mai 2026
Le dos du Veilleur de l’Aube était fait d'une matière étrange, à la fois ferme comme de la laine pressée et évanescente comme de la brume matinale. Tandis qu'ils survolaient la vallée, Milo s'agrippait aux plumes vaporeuses de la créature. En bas, le paysage n'était plus qu'un champ de bataille voilé par un blanc aveuglant. Le gel progressait à une vitesse terrifiante, pétrifiant les cascades en plein vol et transformant les forêts de sapins en statues de cristal cassant.
— Le temps ne s'est pas contenté de s'accélérer, Milo, cria Silas pour couvrir le sifflement du vent. Il a été aspiré ! Quelqu'un a forcé le mécanisme du monde pour que la fin de la saison arrive avant que nous n'ayons atteint le cœur du mystère.
Le Veilleur plongea brusquement vers la cité de verre qui venait d'apparaître entre les ombres. De près, l'endroit était à couper le souffle. Ce n'était pas une ville faite de briques ou de mortier, mais un réseau complexe de prismes géants qui captaient la moindre lueur pour la décomposer en arcs-en-ciel chatoyants. Chaque mur, chaque pavé, chaque colonne semblait contenir des milliers de reflets mouvants.
Lorsqu'ils posèrent le pied sur la place centrale, le silence qui les accueillit était presque douloureux. Le Veilleur poussa un dernier gémissement mélodieux avant de se dissiper en une simple brume argentée, les laissant seuls face à l'immensité transparente.
— C’est ici, murmura Silas en observant les structures avec une dévotion d’artisan. Le Sanctuaire des Reflets. C’est ici que les Géants ont été dessinés avant d’être sculptés dans la roche.
Milo s'approcha d'un mur de verre particulièrement lisse. En y regardant de plus près, il ne vit pas son propre reflet. Il vit une scène qui semblait dater de plusieurs siècles : Xylia, sous sa forme humaine, modelant de ses mains une petite figurine d'argile qui ressemblait étrangement à Lazare.
— Grand-père, regarde ! Xylia a créé les premiers modèles des robots ! Elle n'est pas seulement la Messagère du Vent, elle est l'architecte de ce qui nous poursuit !
Silas s'approcha, ses yeux plissés par l'inquiétude. Sa passion pour l'artisanat lui permit de remarquer un détail que Milo avait manqué : dans le reflet, Xylia pleurait. Chaque larme qui tombait sur l'argile se transformait en une petite étincelle bleue — l'Essence d'Opale.
Soudain, le sol de verre vibra. Une ombre massive obscurcit la cité. Le Dormeur de Soufre, toujours habité par l'esprit de la dragonne, venait de poser un pied titanesque à la lisière du sanctuaire. La chaleur dégagée par le soufre fit craquer les premières structures de verre dans un bruit de tonnerre cristallin.
— Elle arrive, dit Silas d'une voix sourde. Elle veut récupérer le sablier originel. Si elle le brise, le Grand Hiver ne sera pas seulement une saison, ce sera l'état permanent de notre monde. Plus rien ne poussera jamais.
Au centre de la place, une structure commença à s'élever. C'était un sablier monumental, haut comme une tour de trois étages, sculpté dans un diamant pur. Le sable à l'intérieur ne tombait pas ; il flottait, tourbillonnant dans un mouvement perpétuel. Mais Milo remarqua quelque chose de terrifiant. Le grain de sable situé tout en haut, celui qui représentait le présent, était noir comme l'œil de Xylia.
Milo courut vers le sablier, espérant trouver un moyen de stabiliser le temps. Mais en arrivant au pied de l'instrument céleste, il se figea. À travers la paroi de diamant, il ne vit pas seulement du sable. Il vit, prisonnier au cœur même du temps, un objet qu'il connaissait par cœur.
C'était sa propre boussole, celle que Silas lui avait offerte pour son anniversaire, mais elle était entière, et son aiguille pointait avec une insistance sauvage vers un petit bouton de nacre caché sous le socle du sablier.
— Appuie sur le bouton, Milo ! hurla Silas.
Milo tendit la main, mais avant qu'il ne puisse l'atteindre, une griffe de soufre géante fendit le ciel et s'abattit sur le dôme de verre juste au-dessus d'eux. La cité commença à s'effondrer comme un château de cartes, et une voix glaciale résonna dans la tête du garçon :
— *Trop tard, petit d'homme. Le temps appartient désormais à celle qui n'a plus d'avenir.*