Le secret perdu de la Vallée des Géants
Chapitre 13
L'Ombre du Veilleur
3 mai 2026
Milo ne tomba pas. La main de vent qui l'avait saisi était tiède et sentait l'herbe coupée, une sensation radicalement différente des bourrasques glaciales de Xylia. Il fut déposé avec douceur sur une saillie rocheuse, à quelques mètres de Silas qui s'agrippait encore à une paroi vibrante. Au-dessus d'eux, l'immense silhouette ailée planait, masquant la lune. Ce n'était pas un oiseau, ni un dragon, mais une créature faite de nuages et d'étoiles filantes : le Veilleur de l'Aube.
— La légende disait vrai, souffla Silas, les yeux écarquillés. Le Veilleur ne se montre que lorsque l'équilibre de la vallée est sur le point de se rompre définitivement.
En bas, le combat entre les deux colosses prenait une tournure catastrophique. Le Dormeur de Soufre, piloté par Xylia, lançait des torrents de lave noire sur Aethel. Mais le géant de pierre claire, sous l'impulsion de Lazare, ne se contentait plus de subir. On voyait, à travers les fissures de son armure de roche, une lumière blanche et pure pulser avec une régularité de métronome. Le petit robot était en train de réussir : il « sculptait » l'énergie du géant pour en faire une œuvre de précision.
— Lazare ! cria Milo. Tu y es presque ! Ne laisse pas l'ombre gagner !
À l'intérieur du cœur d'Aethel, l'esprit de Lazare luttait contre l'impureté noire laissée par Xylia. Pour le robot, ce n'était plus un combat de force, mais un travail de marqueterie mentale. Il isolait chaque fragment de haine, chaque éclat de corruption, et les remplaçait par ses souvenirs les plus purs : la texture d'un bois précieux, le cliquetis d'un rouage bien huilé, et surtout, l'image de Milo lui tendant la main.
Soudain, un cri de rage déchira l'air. Xylia, réalisant qu'elle perdait le contrôle sur l'énergie du Sanctuaire, fit pivoter la tête du Dormeur de Soufre vers la saillie où se trouvaient Milo et son grand-père. L'œil noir de la dragonne brillait d'une lueur désespérée. Sa versatilité la rendait désormais imprévisible ; elle ne cherchait plus seulement à gagner, elle voulait tout effacer pour recommencer à zéro, quitte à détruire la vallée elle-même.
— Si je ne peux pas avoir ce nouveau corps, personne n'aura de futur ! hurla-t-elle.
Le bras de soufre se leva, mais au moment où il allait s'abattre, le Veilleur de l'Aube poussa un cri mélodieux. Milo remarqua alors un phénomène étrange. En se déplaçant, les deux géants avaient aligné leurs ombres sur le sol de la vallée. Là, à l'intersection précise de l'ombre de la pierre claire et de l'ombre du soufre noir, un point lumineux apparut.
C'était un lieu qui n'existait sur aucune carte. Une cité de verre et de reflets qui semblait sortir de terre, révélée uniquement par ce croisement improbable de ténèbres.
— Le véritable Sanctuaire... murmura Silas. Il ne se révèle qu'aux plus attentifs... et seulement dans le chaos de l'éveil.
Le Veilleur plongea vers eux, les invitant à monter sur son dos de brume. Milo jeta un dernier regard vers Aethel. Il voyait la couronne de fer de Lazare briller une dernière fois avant de s'éteindre, signe que la fusion était totale. Le robot n'était plus un individu ; il était devenu le cœur de la montagne.
Mais alors qu'ils s'envolaient vers la cité de verre, le ciel changea brusquement de couleur. Le violet fit place à un gris terne et oppressant. La première neige commença à tomber, mais elle n'était pas noire. Elle était d'un blanc si immaculé qu'elle semblait brûler la vue.
— Grand-père, la boussole ! s'écria Milo en sortant l'objet de sa poche.
L'aiguille ne tournait plus. Elle était brisée en deux. Silas pâlit en regardant l'horizon où une vague de givre d'une hauteur vertigineuse s'approchait à une vitesse surnaturelle.
— Ce n'est pas possible, balbutia Silas. Le Grand Hiver... il n'aurait pas dû arriver avant six jours. La saison s'est achevée en une heure. Quelqu'un a volé le temps, Milo.