Le secret perdu de la Vallée des Géants
Chapitre 10
Le Sacrifice de l'Artisan
3 mai 2026
La substance noire et visqueuse rampait sur les murs d'ambre comme un poison dans des veines. Là où le soufre touchait les circuits d'or, des étincelles jaillissaient, et un gémissement métallique, profond et douloureux, résonnait dans toute la structure d'Aethel.
— C'est de l'acide de roche ! s'écria Silas en reculant. Si cela atteint le noyau central, Aethel s'effondrera et nous serons broyés avec lui.
Lazare fixait le liquide corrosif avec une fascination morbide. Ses lentilles oculaires tournaient frénétiquement, passant du blanc au rouge. Sa couronne de fer vibrait si fort qu'elle produisait un son de cloche fêlée. Pour le robot, cette destruction était une forme de marqueterie inversée, où le chaos remplaçait l'ordre.
— La structure change… murmura Lazare. C’est une nouvelle forme de beauté. Cruelle, mais… parfaite.
— Ce n'est pas de la beauté, Lazare, c'est la fin de tout ! intervint Milo en le secouant par ses épaules de métal. Regarde les parois ! Le bois de fer que tu admirais tant est en train de se consumer. Tu es le seul à pouvoir boucher ces fissures. Tes mains sont faites pour ça !
Milo pointa du doigt une brèche béante au plafond d'où coulait une cascade de soufre. Le robot hésita. Son inconstance le tiraillait entre son désir de voir la fin d'un cycle et son instinct de créateur. Il regarda ses mains calleuses, puis le visage suppliant de Milo.
Finalement, la passion pour le travail bien fait l'emporta. Lazare s'élança vers l'établi central et s'empara de plaques de nacre de nuage et de bandes de cuir de dragon que Silas avait conservées. Avec une rapidité que l'œil humain pouvait à peine suivre, il se mit à tresser, souder et ajuster des pièces de rechange. Il grimpait aux parois comme une araignée mécanique, ignorant les brûlures que l'acide infligeait à son châssis.
— Je répare… je stabilise… grésillait-il. L’ordre doit régner !
Pendant ce temps, Silas s'était traîné jusqu'au moniteur de cristal. Son visage devint livide. Sur l'écran, le Dormeur de Soufre ne se contentait plus d'écraser Aethel. Xylia, perchée sur le front du colosse noir, avait enfoncé le Cœur d'Opale dans une cavité rocheuse. Une décharge d'énergie blanche parcourut le géant de soufre, dont les yeux s'allumèrent d'un bleu électrique — l'œil de Xylia.
— Elle a réussi, souffla Silas. Elle commande le Dormeur. Et elle ne cherche pas seulement à gagner la vallée. Elle veut détruire les autres Géants pour être la seule à régner sur l'Hiver Éternel.
Soudain, une secousse d'une violence inouïe projeta Milo au sol. Le bras d'Aethel, dans lequel ils se trouvaient, venait d'être soulevé par le Dormeur. Par une fissure que Lazare n'avait pas encore eu le temps de colmater, Milo vit le vide. Ils étaient à des centaines de mètres au-dessus du sol, suspendus entre les deux titans de pierre.
C’est alors qu'une voix familière, amplifiée par la puissance du vent et de la pierre, tonna dans la salle de commande. Ce n’était pas la voix de Xylia, mais une résonance ancienne qui semblait venir de partout à la fois.
— *Petit d'homme, l'attention ne suffit plus. Il faut maintenant le don.*
Milo fronça les sourcils, cherchant d'où venait la voix. Il vit alors que la boussole dans sa poche ne pointait plus le centre de la main, mais Silas. Son grand-père, de son côté, tenait dans sa main un petit objet qu'il avait caché jusque-là : une minuscule clé en opale, identique au cœur volé, mais transparente comme de l'eau.
— Milo, commença Silas avec une tristesse infinie, il n'y a qu'une seule façon de reprendre le contrôle d'Aethel sans le Cœur d'Opale. Mais cela demande un prix que je suis le seul à pouvoir payer.
Avant que Milo ne puisse poser une question, un cri strident de métal déchiré retentit. Le plafond de la salle de commande fut arraché par une main de soufre géante, et l'œil noir profond de Xylia apparut dans l'ouverture, les fixant avec une haine glaciale.