Le secret perdu de la Vallée des Géants
Chapitre 11
Le Prix de l'Équilibre
3 mai 2026
L’œil noir de Xylia, démesuré et brillant d'une intelligence malveillante, occupait tout l'espace de la brèche. À travers le plafond arraché, Milo voyait les éclairs bleus qui parcouraient le corps de pierre noire du Dormeur de Soufre. La dragonne ne cherchait plus à se cacher : elle était devenue l'âme de cette montagne de destruction.
— Donne-moi la Clé de Transparence, Silas, tonna la voix de Xylia, faisant vibrer les os de Milo. Avec elle, je pourrai harmoniser le soufre et l'opale. Je serai enfin complète, libérée de cette carcasse de chair et d'écailles qui vieillit.
Silas serra la petite clé contre sa poitrine. Son visage était marqué par une résolution tragique. Il regarda Milo, puis Lazare, qui s'était figé en haut d'une paroi, les mains encore souillées par l'acide noir.
— Cette clé ne sert pas à commander, Xylia, répondit le vieil homme d'une voix ferme. Elle sert à s'oublier. Pour animer un Géant sans le corrompre, il faut offrir ses propres souvenirs à la pierre. C'est le lien qui unit le créateur à son œuvre.
Milo sentit une boule de glace se former dans son estomac. Il comprit enfin le sens du mot « sacrifice ». Pour sauver la vallée et réveiller Aethel, son grand-père s'apprêtait à effacer qui il était. Il ne se souviendrait plus de la menuiserie, de la vallée... ni même de Milo.
— Non ! cria le garçon en se jetant vers Silas. Il doit y avoir un autre moyen ! On peut s'enfuir !
— Il n'y a nulle part où aller, mon petit, murmura Silas en posant une main tremblante sur les cheveux ébouriffés de son petit-fils. Si le Dormeur gagne, le Grand Hiver sera une nuit sans fin.
Soudain, un sifflement mécanique retentit. Lazare se laissa glisser le long de la paroi et se réceptionna avec une souplesse parfaite entre Silas et la menace qui surplombait la salle. Le petit robot inclina la tête, sa couronne de fer tournoyant avec une lenteur solennelle. Sa pureté, son défaut d'inconstance, semblaient s'être évaporés pour laisser place à une clarté nouvelle.
— Le Vieux Faiseur a des souvenirs précieux, dit Lazare, sa voix de nouveau-né métallique résonnant avec une étrange douceur. Des souvenirs de bois sculpté, de rires et de mains aimantes. Moi, je n'ai que des schémas, des mesures et des puzzles. Ma mémoire est une bibliothèque de formes, pas d'émotions.
Le robot tendit sa main calleuse vers la clé transparente.
— Mon objectif a toujours été de dépasser mes limites physiques. Quoi de plus grand que ce Géant ? Donnez-moi la clé. Je serai la structure. Je serai l'ordre qui manque à Aethel.
— Lazare, tu ne sais pas ce que tu fais, s'inquiéta Silas. Tu pourrais être effacé.
— Je serai... plus grand, répondit simplement le robot.
Xylia, impatiente, lança un bras de soufre dans l'ouverture pour s'emparer de la clé. Dans un mouvement désespéré, Silas lança l'objet à Lazare. Le robot le rattrapa au vol, ses doigts de métal se refermant sur l'opale translucide.
Il n'hésita pas une seconde. Lazare bondit vers le socle central de la salle de commande et enfonça la clé dans l'emplacement vide.
Un silence absolu tomba sur la vallée. Puis, une onde de choc invisible parcourut Aethel. Milo vit les circuits d'or s'allumer d'une lumière blanche éblouissante. Le corps de Lazare commença à se désagréger, ses pièces de métal devenant des poussières d'étoiles qui s'aspiraient dans le mécanisme du Géant.
— Ça fonctionne ! s'exclama Silas, les larmes aux yeux.
Aethel poussa un rugissement de triomphe et se redressa, brisant l'étreinte du Dormeur de Soufre. Mais alors que la victoire semblait proche, Milo remarqua quelque chose de terrifiant. Sur le moniteur de cristal, le visage de Lazare apparut un bref instant, déformé par une douleur atroce.
La clé ne consommait pas seulement des souvenirs. Elle fusionnait les esprits. Et dans la lutte pour le contrôle d'Aethel, quelque chose d'autre, une ombre tapie dans les profondeurs de la pierre ancienne, venait de se réveiller et de mordre l'esprit du petit robot.