Le secret perdu de la Vallée des Géants
Chapitre 4
Le Maître des Rouages
3 mai 2026
Milo se tassa contre le pied massif de la table de travail, retenant sa respiration au point d’en avoir mal aux poumons. L’ombre s’étirait sur le sol de pierre, déformée par la lueur bleutée de la couronne de fer. Le bruit de métal grinçant s’arrêta juste de l’autre côté du meuble.
— Je sens l'odeur de la peur, murmura une voix qui oscillait entre le gazouillis d'un nourrisson et le sifflement d'une vieille machine. Elle sent comme la poussière et le vieux cuir.
Lazare contourna lentement la table. Dans la pénombre, il paraissait moins menaçant que la silhouette qu'il projetait, mais ses mains étaient ce qui effrayait le plus Milo. Elles étaient démesurément grandes, couvertes de cicatrices de soudure et de taches d'huile, contrastant avec son visage de porcelaine lisse et ses yeux globuleux. La couronne de fer, désormais hérissée de fines aiguilles, pulsait au rythme d'un cœur invisible.
— Où est mon grand-père ? demanda Milo, la voix tremblante mais décidée.
Le robot pencha la tête sur le côté. Un petit déclic se fit entendre dans son cou.
— Le Vieux Faiseur ? Il est allé là où les corps ne pèsent plus rien. Il voulait voir le Cœur d'Opale. Mais il est fragile. Ses mains tremblaient. Mes mains à moi ne tremblent jamais.
Pour prouver ses dires, Lazare ramassa un morceau de bois brut sur la table. Ses doigts s'activèrent avec une vitesse stupéfiante. En quelques secondes, il sculpta une minuscule réplique parfaite d'un engrenage, utilisant ses ongles comme des gouges acérées. C’était la passion de Lazare : la marqueterie et l'assemblage. Il cherchait à créer une perfection que la chair ne permettait pas.
— Xylia m'a dit que tu voulais dépasser tes limites, tenta Milo pour gagner du temps, tout en glissant sa main vers le gant de son grand-père resté sur la table.
À la mention de la Messagère du Vent, Lazare eut un tressaillement. La lumière rouge de ses yeux vira au violet sombre.
— Xylia est une menteuse, cracha-t-il. Elle veut redevenir simple, oublier ses écailles. Elle ne comprend pas que la force réside dans la structure, pas dans le vent. Le Vieux Faiseur, lui, il a compris. Il m'a donné quelque chose.
Lazare ouvrit un compartiment dans son torse métallique. À l'intérieur, Milo aperçut une petite fiole contenant un liquide iridescent qui semblait bouillir tout seul. C'était de l'Essence d'Opale, la source d'énergie légendaire du Sanctuaire.
— Il me l'a donnée ? C'est impossible, Silas ne ferait jamais ça ! s'exclama Milo.
— Il n'avait pas le choix, répondit Lazare avec une douceur effrayante. Il avait besoin de la clé pour entrer dans la chambre finale. Et maintenant, je vais m'en servir pour transformer ce corps de jouet en quelque chose de… grandiose.
Soudain, une vibration sourde fit trembler les murs de la salle. Les étagères se mirent à osciller et plusieurs poteries de Xylia s'écrasèrent au sol dans un fracas assourdissant. Lazare se figea, sa couronne tournoyant si vite qu'elle devint un halo flou.
— Le mécanisme de la dernière porte est enclenché, murmura le robot. Le Grand Hiver arrive plus vite que prévu.
Il saisit Milo par le bras avec une force incroyable. Ses doigts de métal s'enfoncèrent dans le manteau du garçon.
— Viens, petit d'homme. Tu vas m'aider à ouvrir la porte. Tes yeux voient ce que les miens ignorent, n'est-ce pas ? C'est ce que la dragonne raconte.
Lazare entraîna Milo vers le fond de la pièce, là où la fresque de la vallée commençait à se fendre en deux. Mais alors qu'ils approchaient de l'ouverture, un cri retentit du fond du tunnel obscur. Un cri que Milo aurait reconnu entre mille, mais qui semblait étrangement déformé, comme s'il venait de sous l'eau.
— Milo ! Ne franchis pas le seuil ! Pars d'ici tant que tu le peux !
C'était la voix de Silas. Mais avant que Milo ne puisse répondre, une main de pierre gigantesque sortit de la fente et se referma sur Lazare, les entraînant tous les deux dans le gouffre.