Le secret du gardien des manèges endormis

Chapitre 18

Le berceau des mondes immobiles

3 mai 2026

La main de l’Enfant-Étoile, immense et translucide, commença à se refermer sur les petites figurines. Néo sentit une pression insupportable l’écraser, comme si le plafond de la salle blanche descendait brusquement sur ses épaules. À ses côtés, Liam et Mathilde semblaient aussi figés que du plomb, luttant pour respirer dans cet espace où les lois de la physique ne répondaient plus qu’à l’imagination d’un nouveau-né divin.

— Attends ! cria Néo. Sa voix, bien qu’altérée par la perte de son œil mécanique, résonna avec une sincérité désarmante. Nous ne sommes pas des jouets. Nous sommes les gardiens des rêves que tu es censé protéger !

L’enfant inclina la tête sur le côté. Le mouvement fit tinter les rubans de nébuleuses qui lui servaient de cheveux. Il desserra légèrement sa prise, fixant Néo avec ses yeux-constellations. Son regard était dépourvu de malice, mais chargé d'une curiosité dévastatrice, celle d’un petit garçon qui démonte une sauterelle pour voir comment elle saute.

— Gardiens ? répéta l’Enfant d'une voix qui ressemblait au murmure de la neige tombant sur un lac. Mais le Grand Architecte a dit que tout ce qui bouge doit être rangé. Le mouvement crée l'usure. L'usure crée l'oubli. Je veux vous garder tels que vous êtes, ici, dans ma boîte de verre, pour que vous ne changiez jamais.

— Mais c'est le changement qui fait la beauté ! s'exclama Agathe. Elle voleta courageusement jusqu'au nez de l'Enfant-Étoile, paraissant à peine plus grosse qu'un moucheron devant lui. Si les fleurs ne fanent jamais, on ne sait pas qu'elles étaient jolies ! Et si on ne peut pas courir et tomber, on ne sait pas ce que c'est que d'être relevé par un ami !

L'Enfant fronça les sourcils, et ce simple geste provoqua une tempête de vent solaire qui fit tanguer la plateforme de verre. Mathilde, s'agrippant au rebord, remarqua une chose capitale : sous le berceau de fer, une ombre immense, noire et rigide, grandissait à chaque mot de l'Enfant. Ce n'était pas l'ombre du petit garçon. C'était celle du Grand Architecte, s'insinuant dans son esprit comme une plante parasite.

— Regardez son ombre ! hurla Mathilde, sa minutie d'archiviste lui permettant de voir les filaments de sable noir qui reliaient le berceau au cœur de la forteresse. Ce n'est pas lui qui veut nous enfermer, c'est l'héritage qu'on lui a imposé !

Liam s'avança à son tour. Il ne chercha pas à attaquer. Avec une noblesse calme, il posa sa main sur le pied du berceau. Sa cicatrice en croissant brilla d'une lueur douce. Il commença à chanter non pas une berceuse, mais un chant de terre, l'odeur du sable après la pluie au Luna-Park, le craquement du vieux fer qui travaille sous le soleil.

L’Enfant-Étoile sembla hésiter. Ses mains s’ouvrirent complètement, laissant les figurines retomber sur le sol de cristal. Un instant, la salle blanche parut redevenir paisible, et la forteresse d'os cessa de vibrer. Mais alors que Néo s'apprêtait à tendre la main vers l'Enfant pour le sortir de son berceau, l'ombre au sol se redressa brusquement.

Elle ne se contenta plus d'être une silhouette. Elle prit une forme tridimensionnelle, une armure de vide et de miroirs brisés qui enveloppa l'Enfant comme un cocon de fer. La voix de l'Enfant changea, devenant rauque et millénaire.

— Trop de bruit... trop de vie... le silence est la seule perfection.

L'Enfant, désormais prisonnier de l'armure de l'Architecte, leva les bras. Sous l'effet de sa volonté altérée, les débris du Luna-Park qui flottaient dans la pièce se mirent à fusionner, créant un nouveau manège colossal : une roue de cage infinie, dont les barreaux étaient faits des souvenirs volés aux enfants de la Terre.

— Bienvenue dans votre nouvelle légende, grinça l'armure. Une légende que personne ne racontera jamais.

Soudain, une alarme stridente retentit dans toute la forteresse. Ce n'était pas l'alerte du vaisseau, mais un signal provenant de la poche de Mathilde. L'Objet, qu'ils croyaient désactivé, s'était remis à briller d'une lumière rouge sang, et un message s'y affichait, plus terrifiant que tout le reste : « Protocole d'Auto-Destruction de la Réalité : 10 secondes. »