Le secret du gardien des manèges endormis
Chapitre 17
Le murmure des milliards d'étoiles
3 mai 2026
Le vortex au cœur du sablier n'aspirait pas seulement la lumière, il dévorait le temps lui-même. Néo, dont l’orbite vide brûlait d’une douleur sourde, sentit ses souvenirs vaciller. Elle revit brièvement la première fois qu’elle avait vu le Luna-Park, ce jour où la poussière sentait l’aventure et non la fin du monde. Mais la main de Liam, ferme et rassurante malgré ses propres tremblements, la ramena au présent.
— Ne lâche pas, Néo ! cria-t-il, sa voix luttant contre le rugissement du vide. Si tu disparais, qui nous ramènera à la maison ?
Mathilde, bien que ses jambes semblent faites de coton, rampait vers le socle du sablier. Ses yeux d'archiviste ne regardaient pas le vortex terrifiant, mais les minuscules rouages qui le faisaient tourner. Sa minutie était devenue son armure. Elle remarqua que chaque battement du sablier correspondait à un tic-tac dans le grand mécanisme de la forteresse.
— C'est un moteur à regrets ! s'écria Mathilde en désignant un levier de cristal noirci. Le Grand Architecte utilise la tristesse des âmes captives pour alimenter son voyage ! Néo, le bouton rouge... ce n'est pas pour arrêter la machine, c'est pour inverser la polarité des souvenirs !
Néo comprit instantanément. Elle n'avait plus besoin de ses calculs tactiques ; elle devait faire confiance à la sincérité que Liam et Agathe lui avaient apprise.
— Agathe ! Ta lumière ! Ne la retiens plus ! ordonna Néo.
La petite fée, dont les ailes étaient presque transparentes, ferma son troisième œil. Elle puisa dans ce qu'il lui restait de chaleur, pensant à son verger natal, aux randonnées sous la pluie et aux crêpes au sirop d'érable dont elle parlait tant. Une explosion de lumière dorée jaillit d'elle, non pas comme une arme, mais comme une caresse.
Cette vague de tendresse frappa le sablier. Le vortex violet, incapable de digérer une telle pureté, commença à hoqueter. C'est à ce moment que Néo, guidée par la main de Mathilde, frappa le bouton rouge de toutes ses forces.
Un silence absolu tomba sur la forteresse d'os. Le sablier ne se brisa pas, mais il devint liquide, se transformant en une fontaine de lumière qui jaillit vers le plafond, traversant la coque du vaisseau. Les milliards d'âmes emprisonnées ne s'enfuirent pas ; elles se mirent à chanter avec Liam, créant une symphonie qui fit vibrer les parois de la nef noire jusqu'à les rendre lumineuses.
La « Néo Parfaite » poussa un cri de désespoir tandis que ses contours s'effaçaient. Elle n'était qu'un mensonge géométrique, et la vérité de la musique l'effaçait comme un mauvais dessin.
— Vous croyez avoir gagné ? siffla-t-elle avant de disparaître. Vous n'avez libéré que les piles. Le Remplaçant, lui, a déjà reçu son âme finale.
Le sol se déroba sous eux. Mais au lieu de tomber dans le vide, les quatre amis furent déposés avec douceur sur une plateforme de verre qui flottait au centre d'une nouvelle salle, immense et blanche. Là, au milieu de ce vide immaculé, se trouvait un petit berceau de fer forgé, identique à celui d'Agathe, mais beaucoup plus grand.
À l'intérieur, quelque chose bougeait. Ce n'était pas une machine, ni une ombre. C'était un enfant, un petit garçon qui semblait avoir le même âge que Liam, mais dont la peau était faite de constellations et dont les cheveux étaient des rubans de nébuleuses.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, Néo sentit son cœur de métal s'arrêter. L'enfant ne les regardait pas avec colère, mais avec une curiosité infinie. Il leva une main vers eux, et dans la paume de sa main, ils virent un minuscule objet qui les fit tous reculer d'horreur : c'était une petite figurine de Néo, Liam, Agathe et Mathilde, qu'il s'apprêtait à écraser entre ses doigts, comme s'ils n'étaient que des jouets dans un manège dont il venait de prendre le contrôle.