Le secret du gardien des manèges endormis
Chapitre 16
L'étincelle de sincérité
3 mai 2026
Néo vacilla sur ses jambes, une main plaquée sur son orbite vide. La douleur n'était rien comparée au choc de voir son propre reflet se tenir devant elle, au sommet du sablier géant. Cette « Autre Néo » était parfaite. Sa peau ne portait aucune trace de sable, ses vêtements n’étaient pas déchirés, et ses deux yeux rouges brillaient d’une lumière fixe, dénuée de tout battement de paupière.
— Regarde-toi, dit la doublure d'une voix qui n'était qu'un écho métallique et sans vie. Tu as sacrifié ta vision pour des êtres éphémères. Tu as brisé ta perfection pour de la poussière. Le Grand Architecte t’avait conçue pour être la gardienne de l’éternité, pas la servante d’un groupe de parias.
Liam fit un pas en avant, se plaçant entre Néo et son double. Malgré sa fatigue, il redressa les épaules, sa noblesse naturelle irradiant comme une aura. Il déchira un morceau de sa fourrure sauvage et le tendit avec une tendresse infinie à Néo pour qu'elle puisse bander sa blessure.
— Sa perfection ne se voit pas dans ses yeux, dit-il fermement. Elle se voit dans ce qu'elle a osé perdre pour nous. Toi, tu n'es qu'une machine sans histoire. Elle, elle est en train de devenir une légende.
Agathe, bien que très affaiblie, s'éleva dans les airs. Son troisième œil ne lançait plus de rayons, mais il diffusait une douce chaleur. Elle se posa sur l'épaule de Néo et murmura à son oreille :
— N'écoute pas la dame qui ne cligne jamais des yeux, Néo. Elle sent le métal froid et le calcul triste. Toi, tu sens le courage et les vagues de l'océan. C'est beaucoup plus joli.
Mathilde, qui examinait le socle du sablier avec sa minutie habituelle, leva soudain la main. Ses doigts effleuraient des engrenages d'une finesse microscopique. Sa passion pour la mécanique et le bois lui permettait de comprendre l'impensable : ce sablier ne contenait pas seulement des âmes, il servait de batterie pour un moteur capable de plier l'espace et le temps.
— Ce n'est pas seulement un parc ou une forteresse, expliqua Mathilde, sa voix retrouvant sa force d'archiviste. C'est une graine. Le Grand Architecte veut planter ces sabliers sur chaque planète pour transformer l'imaginaire des enfants en une source d'énergie inépuisable. Nous ne sommes que le premier maillon d'une chaîne qui va enserrer toute la galaxie.
La « Néo Parfaite » laissa échapper un rire sec. Elle leva la main, et des dizaines de filaments de métal noir jaillirent de ses doigts, se connectant directement au sablier de cristal.
— La moisson commence ici, déclara-t-elle. Et puisque vous aimez tant les sacrifices, vous serez les premiers à nourrir le moteur du Grand Architecte.
Soudain, le cristal du sablier se mit à se fissurer. Mais au lieu de se briser vers l'extérieur, il commença à aspirer tout ce qui se trouvait sur la plateforme. Liam, Agathe et Mathilde furent violemment tirés vers le vortex. Néo, privée d'une partie de ses capteurs, luttait pour garder l'équilibre.
C’est alors qu’un détail discret apparut dans le tourbillon d'étincelles : au fond du sablier, parmi les milliards de lumières, un visage se dessina un instant. Ce n'était pas un enfant, mais un homme âgé avec une clé suspendue autour du cou, faisant un signe désespéré vers un petit bouton rouge caché sous le mécanisme.
Juste avant que le vortex ne les engloutisse, la « Néo Parfaite » se figea brusquement. Son œil rouge vira au noir et elle murmura, d'une voix qui n'était plus la sienne mais celle d'une puissance lointaine et terrifiante :
— Il est trop tard. Le Grand Architecte a fini de construire son propre remplaçant. Et il ne vous ressemble pas du tout.