Le secret du gardien des manèges endormis

Chapitre 11

Le miroir de l'archiviste

3 mai 2026

Le silence du vide spatial semblait s'engouffrer dans la station, malgré le dôme d'énergie qui protégeait encore les débris du Luna-Park. Face à eux, sur la passerelle de la nef noire, Mathilde ne ressemblait plus à la vieille archiviste un peu timide qu’ils aimaient tant. Son blouson d’aviateur était couvert d’une fine pellicule de givre sombre, et ses yeux, autrefois pleins de la sagesse des livres, n’étaient plus que des puits de sable noir tourbillonnant.

Dans sa main droite, celle où il manquait l'auriculaire, elle tenait un sceptre de cuivre et de verre qu'elle avait manifestement assemblé avec sa minutie habituelle. Mais au lieu de servir à réparer des manèges, l'objet crépitait d'une énergie instable et obscure.

— Mathilde, arrête ! cria Liam, faisant un pas en avant. C’est nous ! C’est Liam, Néo et la petite Agathe ! Tu ne peux pas nous avoir oubliés, on est ta meute !

La silhouette de Mathilde tressaillit. Sa voix, quand elle répondit, résonna comme si plusieurs personnes parlaient en même temps, une superposition de murmures anciens et de sa propre voix brisée.

— L'archiviste n'est plus, dit-elle. Elle a lu les pages interdites. Elle a vu que le temps n'est qu'un manège qui tourne en rond, et que le Maître des Ombres est le seul à pouvoir arrêter la machine pour nous offrir le repos.

— C’est faux ! s’exclama Agathe, voletant courageusement vers elle malgré les courants d’air glacés. Le repos, c'est pour faire dodo après une longue randonnée, pas pour devenir tout triste et tout noir ! Regarde, Mathilde, j’ai encore ton ruban bleu dans mes cheveux !

Néo, cependant, restait aux aguets. Son œil mécanique rouge tournait à toute vitesse, analysant l'arme de Mathilde. Elle vit que le sceptre était relié par un fil invisible à la nef noire. Mathilde n'était pas seulement possédée, elle servait de paratonnerre à l'énergie de la forteresse. Sa rigidité naturelle luttait contre son envie de courir serrer son amie dans ses bras.

— Elle vise mon processeur central, murmura Néo pour elle-même. Elle utilise sa minutie pour frapper là où ça fait mal.

Soudain, Mathilde leva son sceptre. Une décharge d'ombre en jaillit, frappant le sol juste devant Liam. Le marbre du Luna-Park se craquela, et des fleurs de givre noir commencèrent à ramper vers eux, dévorant la lumière.

— Ne m'approchez pas, ordonna la pilote corrompue. La Source réclame l'Héritière. Si vous me donnez la petite fée, le Maître vous permettra de retourner dans votre désert de poussière.

Liam sentit une colère noble monter en lui. Sa cicatrice en croissant brilla d'un éclat si pur qu'il repoussa momentanément le givre.

— Jamais !

Il entama un chant de guerre, une mélodie sauvage qui fit vibrer les parois métalliques de la nef. Sous l'effet du son, les yeux de Mathilde semblèrent s'éclaircir un bref instant. Une larme, une seule, coula sur sa joue avant d'être instantanément gelée par le froid ambiant.

— Néo... fuyez... parvint-elle à articuler dans un souffle déchirant.

Mais il était trop tard. Dans l'ombre derrière Mathilde, une forme immense commença à se détacher de la structure du vaisseau. Ce n'était pas un automate, ni une ombre. C'était une créature organique, couverte de plumes de fer et dotée de douze ailes, dont chaque plume portait un œil qui les fixait avec une haine millénaire.

L'être ne s'intéressa ni à Liam ni à Néo. Il tendit un long cou serpentin vers Agathe et murmura d'une voix qui fit trembler les étoiles elles-mêmes :

— Enfin, la dernière graine du Verger Originel. Ton sang va rouvrir les portes que ton père a fermées il y a une éternité.

À ces mots, le Luna-Park tout entier poussa un gémissement de métal supplicié. Le sol sous les pieds des enfants commença à se liquéfier, se transformant en un miroir noir dans lequel ils commencèrent à s'enfoncer lentement, tandis que la forteresse d'os refermait ses mâchoires sur leur vaisseau-monde.