Le secret du gardien des manèges endormis

Chapitre 8

La vision de l'Héritière

3 mai 2026

Le froid qui descendait de la nef noire n'était pas celui de l'hiver. C'était un froid vide, une absence totale de chaleur qui semblait vouloir geler jusqu'aux pensées des enfants. Liam, sentant Agathe grelotter, l'enveloppa dans les plis épais de ses fourrures sauvages.

— N'aie pas peur, petite fée, murmura-t-il, sa voix vibrant d'une noblesse protectrice. Le vent des sommets m'a appris que même l'obscurité la plus profonde finit par reculer devant un seul battement de cœur sincère.

L'entité de reflets brisés flottait toujours devant la lunette. Elle ne semblait pas agressive, mais son immobilité était terrifiante. Néo fit un pas en avant, sa main sur la garde de sa lame, son œil rouge analysant les flux d'énergie qui émanaient de la créature.

— Pourquoi Agathe ? demanda Néo d'un ton sec, luttant contre sa propre rigidité pour ne pas attaquer immédiatement. Pourquoi doit-elle regarder dans cet instrument ?

L'Ombre tourna sa tête sans visage vers la veilleuse.

— Parce qu'elle possède le regard qui n'a pas encore été corrompu par le regret, répondit la voix de parchemin. L'Héritière ne voit pas ce qui est, mais ce qui pourrait être. Et le Maître des Ombres craint plus que tout le potentiel de la lumière renaissante.

Mathilde, s'approchant de la console de marbre, posa sa main à quatre doigts sur une dalle de cristal. À son contact, le socle de la lunette s'illumina d'une douce lueur ambrée. Des engrenages invisibles se mirent à chuchoter sous leurs pieds.

— Elle a raison, dit Mathilde, sa minutie d'archiviste prenant le dessus sur son inhibition. Ces inscriptions... elles parlent d'un Pacte de la Rosée. Seule une créature née d'un rêve pur peut calibrer la lentille. Agathe, tu dois nous aider. Si cette nef atterrit, elle effacera tous les souvenirs de ce parc.

Agathe sortit timidement des fourrures de Liam. Elle s'approcha de l'oculaire de bronze. Le petit troisième œil sur son front papillonna, s'ouvrant juste assez pour laisser passer une lueur émeraude.

— D'accord, murmura-t-elle. Mais si je vois un monstre qui mange les crêpes, je crierai très fort, c'est promis !

Lorsqu'elle posa son œil contre l'instrument, le monde sembla basculer. La lunette ne montrait pas seulement le ciel. Elle projetait une image mentale que tous purent percevoir. Ils virent la nef noire, non pas comme un vaisseau, mais comme une immense cage de fer remplie de constellations captives. Au centre de cette nef, une silhouette immense trônait, tissant des toiles d'ombre qui s'étendaient vers d'autres mondes, bien au-delà de leur désert.

— Ce n'est pas qu'une invasion, souffla Néo, une pointe d'effroi dans la voix. C'est une moisson. Ils collectent les cœurs des étoiles.

Soudain, la sphère que Mathilde tenait s'échappa de ses mains. Comme attirée par un aimant invisible, elle vint se loger avec un claquement sec dans une cavité à la base de la lunette. La tour entière se mit à vrombir. La plateforme de marbre commença à tourner de plus en plus vite, et les quatre amis virent avec horreur que le sol sous eux devenait transparent.

En bas, le Luna-Park n'était plus un parc abandonné. Sous l'effet de l'activation de la tour, chaque manège, chaque rail, chaque carrousel s'illuminait, formant un gigantesque circuit imprimé à l'échelle du désert. Mais alors que l'énergie montait, un craquement sinistre retentit.

Un rayon noir, tiré depuis la nef, frappa de plein fouet le sommet de la tour. Le verre de la lunette explosa en mille éclats, et avant que quiconque puisse réagir, une main d'ombre géante jaillit du ciel, non pas pour s'emparer d'Agathe, mais pour arracher Mathilde à la plateforme.