Les derniers échos du Marais aux murmures

Chapitre 17

La Dissonance du Cœur de Verre

3 mai 2026

Le décompte s’était arrêté sur un zéro glacial, mais l’effacement promis ne ressemblait pas à une dissolution. Au lieu de disparaître, le monde autour de Clotilde se figea dans une stase chromatique. Le ciel blanc du Marais rebooté ne bougeait plus ; les vagues de vase étaient pétrifiées comme des sculptures de jade terne. Devant elle, Balthazar, Horace et Duval n’étaient plus que des statues de cristal gris, leurs visages figés dans une expression de surprise héroïque.

Clotilde porta ses mains à son masque de fer. Le contact était différent. Ce n'était plus le métal brut et rouillé du début de leur périple, mais un alliage lisse, tiède, qui semblait pulser au rythme de ses propres pensées. La voix du Collectionneur, distordue par les interférences du reboot, grésilla à nouveau dans ses oreilles.

— Le système ne peut pas supprimer ce qu'il ne reconnaît pas, Astrum. Tes amis sont devenus des données corrompues. Ils resteront ainsi, des monuments à ton échec, jusqu'à ce que la Grande Récolte soit achevée.

— Ils ne sont pas des données ! hurla Clotilde, sa voix ricochant contre les parois invisibles de cette prison virtuelle.

Elle s'approcha de Balthazar. À travers la couche de cristal qui recouvrait l'Oracle, elle pouvait voir l'étiquette de « Propriété du Consortium » briller d'une lueur blafarde. Elle se souvint des paroles du Survivant : Balthazar était le Poids, elle était la Porte. Elle ferma les yeux et se concentra sur le vide qui habitait encore son visage sous le masque. Elle ne chercha pas à briser le cristal par la force, mais par la résonance.

Elle commença à murmurer les noms des constellations, non pas comme une leçon d'astronomie, mais comme une incantation. « Cassiopée, Persée, l'Hydre... » À chaque nom, la nébuleuse sous son masque s'agitait. Elle projeta cette énergie sombre vers la poitrine de Balthazar, là où son second émetteur était dissimulé.

Soudain, un bruit ténu se fit entendre. Ce n'était pas un battement de cœur, mais le tic-tac d'un minuteur de cuisine. La « recette » de Balthazar, ses protocoles de protection déguisés en ragoûts et en épices, luttait contre le gel du système. Une fissure apparut sur le torse de la statue de cristal. Puis une deuxième.

— Clotilde... ? murmura une voix étouffée.

Ce n'était pas Balthazar qui parlait, mais Duval. L'alchimiste, bien que toujours pétrifiée, parvenait à projeter sa conscience à travers les vêtements cybernétiques qui l'enveloppaient. Les pans de son manteau s'agitèrent comme des ailes de papillon prises dans la glace.

— Ne nous réveille pas totalement... pas encore, prévint Duval. Le système nous détectera. Utilise la connexion... utilise le lien avec Balthazar pour pirater la vue du Collectionneur. Nous devons savoir où nous sommes réellement.

Clotilde posa son front contre celui de Balthazar. L'impact mental fut brutal. Elle fut projetée hors du Marais, son esprit voyageant le long des câbles de fibre optique qu'elle avait vus dans la station. Elle survola des milliers de serveurs, des rangées infinies de cerveaux humains conservés dans des solutions nutritives, tous rêvant de mondes différents pour le compte du Consortium des Voiles.

Elle vit alors la vérité. La station spatiale n'était pas une arche de sauvetage. C'était une moissonneuse. L'Ombre Vaste, ce ver gigantesque, n'était qu'un aspirateur de matière, démantelant les planètes pour en extraire l'énergie nécessaire au fonctionnement d'une horloge galactique. Et au centre de cette horloge, elle vit une silhouette familière.

Ce n'était pas le Collectionneur, ni l'Architecte. C'était son mentor à elle, celui dont Duval cherchait désespérément le meurtrier. Il n'était pas mort. Il était l'ingénieur en chef de l'Extinction, assis sur un trône de miroirs, observant la fin des mondes avec une satisfaction mathématique.

— Ma chère Clotilde, dit-il, son image se tournant vers l'esprit de la jeune fille à travers les réseaux. Tu as toujours eu un talent pour observer les étoiles. C'est dommage que tu n'aies jamais compris que pour en voir une naître, il faut en éteindre mille.

Un signal d'alarme retentit dans toute la station réelle. Clotilde fut violemment ramenée dans son corps, dans le Marais de cristal. Elle ouvrit les yeux et vit que les statues de ses amis commençaient à se liquéfier, non pas pour se libérer, mais pour être absorbées par le sol.

— Le nettoyage final commence, annonça la voix du mentor.

Mais avant que la vase ne les engloutisse, Clotilde vit quelque chose d'impossible : dans le ciel blanc du reboot, une véritable étoile commença à briller. Une seule. Et elle ne venait pas du système. Elle venait de l'autre côté de la paroi de la réalité, là où quelqu'un — ou quelque chose — essayait de forcer l'entrée avec un hachoir de cuisine géant.