Les derniers échos du Marais aux murmures

Chapitre 16

Le Paradoxe du Miroir

3 mai 2026

Le mot « REBOOT » flottait dans l'espace vide, écrit en caractères de feu blanc qui semblaient brûler la rétine. Autour des compagnons, la réalité se pixelisait. Des pans entiers de la station spatiale disparaissaient, révélant les lignes de code brut qui soutenaient cet univers factice. Le temps lui-même devenait élastique : une seconde durait une éternité, tandis que les minutes s'évaporaient dans un battement de cils.

Balthazar l'automate restait immobile face à son double humain, le Survivant. Le hachoir de cuisine de l'officier tremblait légèrement, une anomalie dans sa structure habituellement si stable.

— Tu es une erreur de syntaxe, dit Balthazar de sa voix calme, bien qu'un grésillement électrique la fît vaciller. Un ingrédient qui n'a pas sa place dans la préparation finale.

— Au contraire, Balthazar, répondit le Survivant en avançant sans crainte. Je suis la recette originale que le Consortium a tenté de simplifier. Ils t'ont créé pour me remplacer, pour surveiller la « Clé » sans jamais éprouver la fatigue de l'âme. Mais ils ont échoué. Ton obstination pour la cuisine, ce calme olympien… ce sont des vestiges de ma propre personnalité qui ont survécu au transfert.

Horace, dont le bras artificiel projetait des étincelles bleues, s'interposa entre les deux hommes. Sa peau fine laissait voir ses veines dorées qui pulsaient désormais à un rythme alarmant.

— On n'a pas le temps pour une crise d'identité ! hurla la messagère du vent. Le ciel est en train de s'effondrer et ce ver géant va nous mâcher comme du vieux cuir ! Duval, tu peux arrêter ce reboot ?

Duval, les yeux révulsés, était agenouillée sur le sol qui devenait transparent. Ses mains cybernétiques étaient plongées dans une console qui n'existait plus que sous forme de lumière résiduelle.

— Je ne peux pas l'arrêter, murmura l'alchimiste, sa voix mêlée de fourberie et de panique. Mais je peux détourner le flux. Le reboot cherche à tout effacer pour recommencer la simulation à zéro. Si je parvins à injecter les souvenirs de Clotilde dans le noyau central, nous pourrions… nous pourrions peut-être garder notre conscience dans le prochain cycle.

Clotilde, dont le visage de néant palpitait de détresse, s'approcha de Duval. Elle sentait le vide en elle s'étendre, aspiré par le compte à rebours planétaire. Elle regarda ses mains, qui devenaient translucides.

— Et si le prochain cycle est pire ? demanda Clotilde. Et si la « réalité » dont parle cet homme n'est qu'une autre couche de mensonges ?

Le Survivant posa un regard triste sur elle.

— Le Marais était une cachette, Astrum. Un coffre-fort pour préserver vos essences loin du Consortium. Mais ils ont fini par vous trouver. Le reboot n'est pas une réinitialisation… c'est une mise à jour. Ils vont renforcer le masque. Ils vont effacer vos noms pour de bon cette fois.

Un rugissement titanesque fit trembler ce qui restait de la station. L'Ombre Vaste venait de briser la baie vitrée. Au lieu de l'air s'échappant, c'est le néant pur qui s'engouffra dans la salle. Les débris flottaient, immobiles, comme figés dans l'ambre.

— Vite ! Dans le conduit de secours ! ordonna Balthazar l'automate, reprenant le commandement. Horace, utilise ta force cinétique pour propulser Clotilde et Duval. Je m'occupe de… de lui.

Il désigna son double. Mais le Survivant ne cherchait pas à fuir. Il s'assit sur le sol instable, fermant les yeux.

— Il ne peut y avoir deux Balthazar dans le nouveau monde, murmura l'humain. Termine la recette, mon ami. Deviens l'Oracle que j'aurais dû être.

Le groupe s'élança dans un tunnel de lumière, porté par la vitesse incroyable d'Horace. Clotilde sentit une pression immense écraser son esprit. Des images de sa vie passée — de vraies étoiles, une enfance sans fer, une mère qui lui lisait des contes d'astronomie — défilèrent à une vitesse vertigineuse.

Soudain, la lumière changea de couleur. Le blanc devint un vert émeraude poisseux. L'odeur de la tourbe et de l'eau stagnante revint les frapper de plein fouet.

Ils tombèrent lourdement sur un sol mou. Clotilde ouvrit les yeux. Elle était de retour dans le Marais aux murmures. Mais quelque chose n'allait pas. Le ciel n'était pas noir, il était d'un blanc laiteux. Et surtout, devant elle, Balthazar, Horace et Duval se tenaient debout, mais ils ne bougeaient pas. Ils étaient recouverts d'une fine couche de cristal gris.

Clotilde porta la main à son propre visage. Elle sentit le froid familier, le poids écrasant, le contact rugueux du métal. Le masque était revenu.

Mais ce n'était pas le pire. À ses pieds, un petit appareil de communication émit un bip. Une voix familière, celle du Collectionneur de verre que Clotilde pensait avoir détruit, murmura avec une satisfaction glaciale :

— Sujet 0-Astrum, votre période d'essai est terminée. L'effacement de vos compagnons commence dans trois, deux, un…