Les derniers échos du Marais aux murmures
Chapitre 15
L'Ossuaire des Mondes
3 mai 2026
Balthazar, suspendu dans les airs par des câbles d’argent qui semblaient pomper la substance même de sa pensée, ne luttait pas physiquement. Son corps de porcelaine restait rigide, mais ses yeux, d’ordinaire si calmes, étaient animés d’un balayage frénétique. À l’intérieur de son esprit, des millions de recettes défilaient : des dosages d’épices, des temps de cuisson, des ordres de bataille. Il utilisait sa passion pour la cuisine comme un pare-feu, noyant les serveurs du Consortium sous des tonnes de données culinaires inutiles pour protéger les souvenirs de ses compagnons.
— Tu es têtu, petit automate, dit l’Architecte Originelle en s’avançant vers le bord de son estrade. Sa démarche était féline, dépourvue de la fatigue qui pesait sur Clotilde. Ta loyauté est un bug fascinant, mais elle ne sauvera personne.
Clotilde, dont le visage n’était plus qu’une nébuleuse de lumière noire, sentit une colère froide l'envahir. Elle n'était plus la jeune fille effrayée du marais. Elle était « Astrum », la Clé, et cette impostrice de chair utilisait son propre visage pour proférer des menaces.
— Lâche-le, ordonna Clotilde. Sa voix fit vibrer les parois de la station spatiale, provoquant des distorsions dans les écrans qui affichaient les simulations.
— Sinon quoi ? lança l’Architecte avec un sourire cruel. Tu vas m’aspirer ? Regarde par la baie vitrée, Clotilde. Ce que tu appelles l’Ombre Vaste est le seul destin qui reste à cet univers. Le Consortium ne dévore pas la planète par plaisir ; il la condense pour que quelques-uns puissent survivre dans le Silence Absolu. Tu es le moteur de cette arche. Sans toi, nous dérivons vers l'oubli.
Horace, dont les veines dorées battaient maintenant à un rythme erratique, ne supportait plus l'inaction. Elle s'élança, son membre artificiel propulsant son corps vers les câbles qui retenaient Balthazar. Avec l'agilité d'une alpiniste bravant les sommets les plus vertigineux, elle grimpa le long d'une conduite de refroidissement.
— Je me fiche de vos arches et de vos silences ! hurla Horace. On veut juste être libres !
— La liberté n'est qu'une variable que nous ajustons pour obtenir de meilleurs résultats dans les simulations, rétorqua l'Architecte en levant une main.
Une impulsion gravitationnelle frappa Horace de plein fouet, la projetant contre une console. Mais Duval était déjà là. L'alchimiste cybernétique avait retrouvé sa fourberie. Elle n'attaquait pas l'Architecte directement. Elle s'était connectée à un terminal secondaire, ses mains de bébé manipulant des flux d'énergie avec une dextérité diabolique.
— Tu as commis une erreur, Architecte, murmura Duval, ses vêtements flottant de nouveau sous l'effet de l'électricité statique. Tu as utilisé le cœur de mon mentor pour stabiliser cette station. Mais il m'a appris qu'en alchimie, chaque poison a un antidote. Et le sien, c'était le chaos.
Duval injecta une séquence de données corrompues dans le système de survie de la station. Aussitôt, les alarmes changèrent de ton. Les caissons de verre, où dormaient des milliers de simulacres, commencèrent à s'ouvrir prématurément. Un sifflement de gaz de décompression emplit la salle.
L'Architecte chancela, perdant un instant le contrôle de Balthazar. Ce dernier tomba au sol dans un fracas métallique. Il se redressa immédiatement, rajustant son uniforme avec une obstination qui forçait le respect.
— Le four est trop chaud, déclara Balthazar en ramassant son hachoir. La structure ne tiendra pas dix minutes.
— Alors partons ! s'écria Clotilde, ses mains de néant créant un tourbillon qui repoussait les gardes robotiques qui commençaient à émerger des parois.
Mais alors qu'ils se dirigeaient vers le hangar de secours, la station entière fut secouée par un impact titanesque. À travers la baie vitrée, ils virent l'Ombre Vaste — ce ver de néant d'une taille planétaire — s'enrouler autour de la station spatiale. Ses mâchoires d'ombre commençaient à broyer la coque, et une lumière rouge sang inonda la pièce.
L'Architecte Originelle éclata de rire, un son de pur désespoir.
— Vous avez brisé les verrous ! Le Silence ne sera pas parfait ! Il sera hurlant !
Une fissure immense déchira la baie vitrée. L'air commença à être aspiré vers le vide spatial, emportant les débris et les caissons. Clotilde planta ses doigts de lumière dans le sol de métal, retenant Horace et Duval par leurs vêtements. Balthazar, imperturbable, s'ancra en utilisant son poids de prototype.
Alors que le chaos régnait, une silhouette émergea de la fissure spatiale. Ce n'était pas un monstre, mais un homme vêtu d'une simple tunique de lin, dont le visage était parfaitement identique à celui de Balthazar, mais avec des yeux d'un bleu humain et chaleureux. Il tendit la main vers eux.
— Venez, dit l'inconnu. Le Consortium a menti. Le Marais n'était pas le niveau 1. C'était la cachette.
Juste au moment où Clotilde allait saisir sa main, Balthazar s'interposa, son hachoir levé, son regard de porcelaine brûlant d'une méfiance absolue.
— Qui es-tu ? demanda l'Oracle.
L'homme sourit tristement.
— Je suis celui qui a survécu à la fin du monde précédent. Et je crains que vous ne veniez de réveiller la seule chose capable de nous effacer tous définitivement.
Au loin, au centre de la planète dévorée, une lumière d'une blancheur aveuglante jaillit, et un compte à rebours immense apparut dans le ciel, marqué d'un seul mot : REBOOT.