Les derniers échos du Marais aux murmures

Chapitre 14

Le Réveil des Simulacres

3 mai 2026

Le silence qui suivit l'annonce de la voix maternelle était plus terrifiant que le fracas de la cité s'effondrant. Dans cette salle immense, baignée d'une lumière si blanche qu'elle semblait effacer les reliefs, le quatuor restait figé. Balthazar fixait toujours l'étiquette rivée à son crâne, ses doigts gantés de blanc frôlant la mention « Propriété du Consortium ». Pour un être qui avait placé la rigueur et l'ordre au sommet de sa pyramide de valeurs, découvrir qu'il n'était qu'un mouchard perfectionné était une blessure ontologique bien plus profonde que n'importe quelle lame.

— Un score… murmura Horace, sa voix brisant la chape de plomb. Elle parlait de nous comme si nous étions des pions dans un jeu de plateau. Tout ce que nous avons traversé… le Marais, la peur, le froid… ce n'était qu'un niveau ?

Elle serra son poing de laiton, faisant grincer les articulations mécaniques. Ses veines dorées, d'ordinaire si brillantes, semblaient s'éteindre sous la lumière crue de la salle. Duval, elle, s'était approchée d'un des caissons de verre. Ses vêtements cybernétiques ne flottaient plus ; ils pendaient mollement contre ses jambes d'enfant, privés de l'énergie instable du Marais. Elle effleura la surface glacée du caisson le plus proche.

— Ce ne sont pas seulement des prisonniers, souffla l'alchimiste. Regardez les moniteurs. Leurs esprits sont connectés à une architecture centrale. Le Marais aux murmures n'est qu'une des millions de simulations tournant en boucle. Ils servent de processeurs biologiques. Leurs émotions, leurs luttes, leurs espoirs… tout cela génère une énergie que le Consortium récolte.

Clotilde s'avança, sa silhouette de néant ondulant comme une fumée d'encre. Sans son masque, elle se sentait exposée, non pas aux yeux des autres, mais à la vérité brutale de sa condition. Elle leva les yeux vers le plafond, cherchant instinctivement ses étoiles. À la place, elle vit des réseaux de câbles de fibre optique ressemblant à des toiles d'araignées infinies.

— Balthazar, regarde-moi, ordonna Clotilde. Sa voix n'était plus un chœur, mais un sifflement d'étoile mourante. Peu importe ce qui est écrit sur ton crâne. Dans le Marais, tu as cuisiné pour nous. Tu as analysé les dangers pour nous protéger. Une machine ne choisit pas d'épicer un ragoût pour remonter le moral de ses compagnons. Tu as agi au-delà de ta programmation.

L'Oracle releva la tête. Ses yeux de porcelaine semblèrent se réaligner. Il redressa sa veste d'officier avec une obstination retrouvée.

— Un bon cuisinier sait reconnaître quand une recette est truquée, répondit-il d'un ton sévère. Si je suis un prototype de surveillance, alors je vais utiliser mes capteurs pour trouver la faille de ce système. Nous ne sommes pas des scores. Nous sommes des anomalies.

Soudain, la lumière blanche vira au jaune pâle. Un grondement sourd fit vibrer le sol métallique.

— Transition vers la réalité en cours, annonça de nouveau la voix. Veuillez vous préparer au choc de synchronisation.

Les murs de la salle commencèrent à se dissoudre, non pas physiquement, mais comme une image numérique perdant sa résolution. Le décor aseptisé fit place à une architecture bien plus sombre et oppressante. Ils se trouvaient dans une station spatiale colossale, ou peut-être une arche dérivant dans le vide. À travers une immense baie vitrée qui venait d'apparaître, ils virent enfin le « monde réel ».

Ce n'était qu'un champ de ruines. Des milliers de structures semblables à celle qu'ils venaient de quitter flottaient dans une atmosphère de gaz pourpres. Et en dessous, une planète dont la croûte était parcourue de fissures de lumière noire, la même lumière qui émanait du visage de Clotilde.

— L'Ombre Vaste… murmura Duval en se collant à la vitre. Ce n'était pas un monstre dans le Marais. C'est la planète elle-même. Elle est en train d'être dévorée de l'intérieur par le Consortium.

— Attendez, coupa Horace en pointant un caisson isolé, situé sur une estrade d'honneur. Celui-là est différent. Il n'est pas marqué d'un numéro.

Ils s'approchèrent avec préhension. Le caisson était entouré de capteurs complexes et de tubes injectant un liquide d'un bleu électrique. À l'intérieur, une jeune fille dormait. Elle avait le visage de Clotilde, mais sans le masque, sans la nébuleuse. C'était une version de chair et d'os, paisible, presque radieuse.

Clotilde tendit une main transparente vers le verre. Au moment où ses doigts de néant effleurèrent la paroi, une alarme stridente se déclencha. Le liquide bleu à l'intérieur du caisson devint instantanément noir.

Les yeux de la jeune fille endormie s'ouvrirent brusquement. Ils n'avaient pas d'iris, seulement deux fentes verticales d'un rouge sanglant. Elle ne regarda pas Clotilde, mais fixa directement Balthazar.

— Le prototype a ramené la Clé au bercail, dit la jeune fille dans le caisson, ses lèvres ne bougeant pas alors que sa voix résonnait dans toute la station. Merci, Balthazar. Ton rapport final est complet.

Balthazar se figea, son corps pris de secousses violentes. Un port de données s'ouvrit de force dans son dos, et des fils d'argent jaillirent du plafond pour s'y connecter, le soulevant du sol comme une marionnette.

— Non ! hurla Clotilde, mais une barrière de force invisible la projeta en arrière.

La silhouette dans le caisson commença à se redresser, le verre se fissurant sous la pression d'une aura écrasante. Ce n'était pas une victime du Consortium. C'était son cœur.

— Bienvenue dans la réalité, Astrum, dit l'entité en sortant de son sarcophage de verre. Je suis l'Architecte Originel. Et il est temps de fermer la porte que tu as eu l'impolitesse de laisser ouverte.

À cet instant, derrière la baie vitrée, une silhouette colossale, bien plus vaste que la station elle-même, commença à occulter les étoiles, étendant des tentacules de vide vers leur position.