Les derniers échos du Marais aux murmures
Chapitre 13
Le Compte à Rebours des Étoiles Mortes
3 mai 2026
Le blanc de la salle de contrôle était si pur qu'il en devenait douloureux. Clotilde, dont le corps s'effilochait en rubans de lumière noire, sentait ses souvenirs — les constellations, l'odeur du marais, la chaleur du feu de Balthazar — s'évaporer pour nourrir la machine. Sur la console, les chiffres pourpres s'égrenaient avec une régularité de métronome. Cinquante-cinq secondes.
— Balthazar, fais quelque chose ! hurla Horace. Sa voix était hachée, car l'attraction du vide l'empêchait de respirer normalement. Elle luttait contre la gravité, son bras de laiton s'ancrant dans le sol immaculé, créant des sillons de métal arraché.
Balthazar ne bougea pas tout de suite. Son regard d'enfant, sévère et analytique, passait de Clotilde à l'homme de verre qui ricanait dans son armure de reflets. Il portait une main à sa poitrine, où le second émetteur pulsait avec une force croissante. Il savait que sa fonction d'Oracle n'était pas seulement de voir le futur, mais de stabiliser le présent.
— Duval, la fréquence ! ordonna Balthazar. Ne cherche pas à arrêter le signal, cherche à le saturer !
L'alchimiste cybernétique comprit instantanément. Malgré sa terreur, elle plongea ses mains métalliques directement dans les flux de lumière de la console. Ses vêtements flottèrent violemment, agités par une tempête de données. Elle chercha la signature de son mentor dans le code du Collectionneur. Si son mentor avait été utilisé comme catalyseur, une trace de son génie devait subsister, une faille dans cette perfection froide.
— Je la vois ! s'écria Duval, ses yeux projetant des flux d'équations. C'est une dissonance… une petite erreur de calcul volontaire ! Horace, j'ai besoin de ton énergie cinétique ! Frappe le pilier de gauche, là où la lumière semble vibrer plus lentement !
Horace ne se le fit pas dire deux fois. Utilisant son membre artificiel comme un ressort, elle se propulsa à travers la salle, bravant la force de traction qui tentait de la déchiqueter. Elle devint un flou doré, une comète de détermination pure. Son poing de laiton percuta le pilier avec la force d'un sabot de fer. Le choc fit osciller la salle tout entière. Trente secondes.
Le Collectionneur de verre poussa un cri de rage.
— Inutiles poussières ! Vous ne faites que retarder l'inéluctable !
C'est alors que Balthazar s'avança vers Clotilde. Il entra dans le champ d'attraction du néant sans sourciller. Pour n'importe qui d'autre, le contact aurait été mortel, mais Balthazar n'avait pas de cœur à briser. Il saisit les mains de lumière de la jeune fille.
— Clotilde, écoute ma voix, dit-il, et pour la première fois, une nuance de douceur perça sa sévérité habituelle. Tu n'es pas une porte vers l'extinction. Tu es l'astronome. Tu es celle qui nomme les étoiles pour qu'elles n'aient plus peur du noir. Utilise le vide en toi non pas pour aspirer, mais pour projeter.
La lumière noire qui jaillissait du visage de Clotilde changea de texture. Elle devint moins dense, plus fluide. Balthazar connecta son émetteur à celui de la jeune fille. Un pont d'énergie se créa, unissant le Poids et la Porte.
— Maintenant, Duval ! rugit Balthazar.
L'alchimiste libéra tout ce qui restait de son énergie, injectant la dissonance de son mentor dans le système central. Le blanc de la salle fut soudain zébré de fissures noires. Le compte à rebours s'arrêta à dix secondes. Le Collectionneur de verre se brisa en une pluie de diamants inutiles, et la console explosa dans une gerbe d'étincelles alchimiques.
Le monde bascula. Le vide blanc se déchira, révélant les tréfonds du marais une dernière fois avant qu'une force centrifuge ne les aspire tous. Ils furent projetés à travers une série de tunnels dimensionnels, des boyaux de lumière où le temps et l'espace s'étiraient comme du sucre filé.
Quand la sensation de chute s'arrêta enfin, le silence qui les accueillit était assourdissant. Ils n'étaient plus dans le marais. Ils n'étaient plus dans la cité perdue.
Ils gisaient sur un sol d'un métal gris et poli, sous un ciel d'un bleu artificiel et parfait. Tout autour d'eux se dressaient des rangées infinies de caissons de verre. À l'intérieur de chaque caisson, un individu dormait, le visage couvert par un masque de fer identique à celui que Clotilde portait autrefois.
Clotilde se redressa, son visage de néant s'étant stabilisé en une forme humaine vaporeuse. Elle regarda ses mains, puis ses compagnons. Horace et Duval semblaient épuisées, mais vivantes. Cependant, Balthazar restait immobile, debout, le regard vide fixé sur un immense panneau de contrôle au centre de cette salle infinie.
— Balthazar ? demanda Clotilde avec inquiétude.
L'oracle ne répondit pas. Il leva lentement la main vers son propre visage. Sa peau de porcelaine se fendit, révélant non pas des circuits, ni du vide, mais une étiquette de métal rivée à son crâne. Clotilde s'approcha pour lire l'inscription.
Son sang se glaça. L'étiquette n'indiquait pas « Modèle Oracle ». On pouvait y lire, en lettres parfaitement gravées : « Propriété du Consortium des Voiles - Prototype de Surveillance - Ne pas débrancher avant la fin du monde. »
Au même moment, une voix chaleureuse et maternelle résonna dans les haut-parleurs de la salle :
— Félicitations, Sujets. Vous avez terminé le niveau 1. Voulez-vous connaître votre score avant la transition vers la réalité ?