Les derniers échos du Marais aux murmures
Chapitre 12
Le Réveil du Néant Absolu
3 mai 2026
Le cadavre de verre du Collectionneur n’était plus qu’une poussière étincelante balayée par les vents du vide. Mais sa chute n'avait apporté aucune paix. Au contraire, elle avait libéré la bride qui retenait encore l’Entité des Tréfonds. Le battement de cœur organique qui avait secoué la cité perdue redoubla d'intensité, faisant gémir chaque poutrelle de fer et chaque rouage de bronze.
Balthazar, dont la poitrine projetait un faisceau de lumière noire identique à celui du visage de Clotilde, tendit une main vers le vide.
— La symphonie s'accélère, dit-il, sa voix de nouveau calme mais empreinte d'une gravité absolue. Duval ! Horace ! Revenez vers le centre ! L’attraction va s’inverser !
Horace n'attendit pas qu'on lui répète l'ordre. Avec une agilité que même sa blessure au bras ne pouvait freiner, elle utilisa les débris en lévitation comme un escalier précaire. Ses veines dorées brillaient d'un éclat si violent qu'elles semblaient vouloir percer sa peau translucide. Elle attrapa Duval par la taille juste au moment où la cellule hexagonale de l'alchimiste se désintégrait. Duval, encore chancelante et privée de sa fouberie habituelle, laissa ses vêtements cybernétiques s'accrocher aux câbles de tension comme des ailes de chauve-souris métalliques.
Lorsqu'elles touchèrent la plateforme centrale, Clotilde se tourna vers elles. Ses yeux — ou ce qui en tenait lieu dans cette nébuleuse faciale — palpitaient de détresse.
— Ne restez pas près de moi ! hurla Clotilde, sa voix doublée d'un écho cosmique. Je sens que je… je nous aspire tous !
— C'est parce que tu es incomplète, Clotilde, intervint Balthazar en s'avançant.
Il se tint face à elle, son uniforme d'officier déchiré flottant dans un courant d'air inexistant. Le petit Oracle montra l'émetteur dans sa propre poitrine.
— Le Consortium des Voiles a divisé la Clé en deux. Tu es la Porte, mais je suis le Poids. Sans moi, la porte se replie sur elle-même et dévore tout ce qu'elle touche. Ensemble, nous formons le passage. Mais pour cela, nous devons atteindre le centre du Silence.
Il pointa du doigt la gorge béante de la cité, là où le ver d'ébène s'était figé. Ce n'était plus un monstre, c'était un puits gravitationnel d'une noirceur absolue. Autour d'eux, les restes du Marais aux murmures commençaient à tomber dans ce gouffre, aspirés par une faim millénaire.
— Le silence… murmura Duval, dont les yeux cybernétiques commençaient à analyser la structure du vide. Mon mentor… il n'a pas été archivé. Il a été utilisé pour coder la fréquence de ce silence. C'est une arme, Balthazar. Une onde de choc capable d'effacer toute trace de conscience dans ce monde.
— Raison de plus pour la saboter, lança Horace, retrouvant une once de sa vantardise malgré la sueur qui perlait sur son front. Clotilde, Balthazar, si vous êtes les clés, alors nous sommes vos boucliers. Emmenez-nous là-dedans.
Ils formèrent un cercle, les mains jointes. L'énergie noire de Clotilde et celle de Balthazar entrèrent en résonance, créant une bulle de stabilité au milieu du chaos. Ils s'élancèrent dans l'abîme, plongeant vers le cœur du ver.
La descente fut une agonie sensorielle. Les murmures du marais n'étaient plus des voix, mais des concepts purs : peur, regret, espoir, tous s'entrechoquant dans un vacarme mental. Puis, soudain, le bruit cessa. Ils flottèrent dans un espace d'un blanc immaculé, une salle de contrôle si vaste qu'on n'en voyait pas les limites. Au centre se tenait une console faite de lumière solide, et derrière elle, une silhouette familière.
C'était l'homme à l'armure de verre, le Collectionneur. Mais il était différent. Son corps était transparent, et à l'intérieur, on pouvait voir non pas des organes, mais des centaines de petits cœurs en bocal, battant à l'unisson.
— Vous croyez avoir gagné parce que j'ai été broyé ? dit le Collectionneur, sa voix résonnant directement dans leur esprit. Je ne suis qu'un reflet. Le vrai Collectionneur est déjà dans le monde de la Liberté. Ce que vous voyez ici n'est que la sécurité que je laisse derrière moi.
Il posa sa main sur la console.
— Adieu, sujets d'expérience. La quarantaine est levée.
Le sol blanc se fendit, révélant non pas la sortie vers la Liberté, mais une image de leur monde, le Marais, vu de très haut. Et partout, sur la surface de la planète, des milliers de petites lumières noires commençaient à s'allumer, identiques à celle du visage de Clotilde.
— Ce ne sont pas des portes pour nous, comprit soudain Balthazar, son calme se brisant enfin. Ce sont des points d'ancrage pour l'Extinction.
Clotilde sentit alors une traction irrésistible. Son corps commença à se dissoudre, ses membres se transformant en traînées de lumière noire aspirées par la console.
— Balthazar ! Horace ! Duval ! je disparais !
Mais avant qu'ils ne puissent la retenir, une voix glaciale, provenant de la console elle-même, annonça :
*« Séquence de nettoyage planétaire amorcée. Temps restant : soixante secondes. »*