Les derniers échos du Marais aux murmures
Chapitre 11
Le Chœur des Rouages Orphelins
3 mai 2026
Le battement de cœur n’était pas un son, c’était une onde de choc qui réorganisait la réalité elle-même. Balthazar, projeté dans un vortex de reflets, sentit ses poumons se remplir d’un air qui ne sentait plus l’ozone, mais le pain chaud et le romarin — une anomalie sensorielle née de son propre esprit obstiné. Autour de lui, les miroirs du Collectionneur ne montraient pas seulement son image, mais des versions alternatives de sa propre existence : un chef cuisinier dans une auberge paisible, un soldat tombant au champ d'honneur, un automate démantelé dans une usine oubliée.
— La structure est instable, murmura-t-il, sa voix retrouvant sa sévérité habituelle malgré la chute. Le sel ne suffira pas cette fois.
Il porta une main à sa poitrine, là où le battement résonnait. Ce n'était pas le cœur d'horlogerie qu'il avait vu dans le bocal, mais une résonance sympathique avec la cité elle-même. La cité perdue n'était pas un amas de métal mort ; c'était un organisme cybernétique massif qui venait de réaliser qu'on essayait de l'éventrer. En tant qu'Oracle, Balthazar devenait, malgré lui, le stéthoscope de cette agonie.
D'un geste sec, il planta son hachoir dans l'un des reflets. Le miroir ne se brisa pas ; il se liquéfia sous l'effet d'une chaleur intense. Balthazar utilisa sa passion pour la cuisine comme un cadre conceptuel : il devait « réduire » cette réalité, en éliminer l'eau et les impuretés pour ne garder que le jus, la trajectoire vers ses compagnons.
Plus loin, dans une galerie de verre suspendue au-dessus du néant, Horace et Duval se trouvaient enfermées dans des cellules hexagonales. Horace frappait contre les parois avec une fureur de prédateur en cage, son bras de laiton émettant des grincements de métal torturé.
— Duval ! Utilise ta foutue magie ! hurla Horace. Je sens mes veines dorées qui gèlent !
L'alchimiste cybernétique était prostrée au centre de sa cage, ses vêtements flottants désormais immobiles, comme s'ils avaient perdu toute volonté. Ses mains de bébé tremblaient.
— Ce n'est pas de la magie, Horace, chuchota-t-elle. C'est une extraction. Le Collectionneur ne veut pas nous tuer, il veut nous archiver. Il retire nos qualités pour en faire des échantillons. Il a déjà pris mon ambition… je me sens si… vide.
— Eh bien, récupère-la ! s'égosilla Horace en tentant une technique d'alpinisme impossible pour escalader une paroi parfaitement lisse. On ne finit pas en bibelot ! Pas aujourd'hui !
Pendant ce temps, au sommet de la flèche de verre, le Collectionneur maintenait Clotilde devant une fenêtre ouverte sur l'infini. Le visage de néant de la jeune fille palpitait, chaque éclat d'étoile à l'intérieur de sa peau semblant vouloir s'échapper pour rejoindre le vide extérieur.
— Regarde, Astrum, dit le Collectionneur en désignant les vortex où l'on voyait Balthazar lutter. Ton Oracle croit qu'il peut réparer le monde. Il ne comprend pas que vous n'êtes que les résidus d'une expérience ratée. Le Consortium des Voiles a créé ce Marais pour tester la résistance de l'âme face à l'effondrement. Tu es le résultat final, la preuve que l'âme peut être convertie en une porte pure.
— Une porte vers quoi ? demanda Clotilde, sa voix multiple résonnant comme un chœur antique.
— Vers la Grande Extinction, répondit le Collectionneur avec une dévotion effrayante. Le Grand Cycle touche à sa fin. Mon maître ne cherche pas la richesse ou le pouvoir. Il cherche le silence absolu. Et tu es le verrou qu'il a attendu pendant des millénaires.
Soudain, une vibration sourde fit trembler la flèche. Un éclat de lumière dorée perça le vortex de Balthazar. L'Oracle avait réussi à « cuire » sa réalité. Il apparut sur le pont de la flèche, son uniforme brûlé mais son regard plus calme que jamais. Il ne regardait pas le Collectionneur. Il regardait Clotilde.
— Le plat est gâté, Collectionneur, déclara Balthazar. Et quand un chef rencontre un ingrédient pourri, il le jette.
Il ouvrit brusquement les boutons de sa veste d'officier. Là, au centre de sa poitrine, là où le vide aurait dû régner, ne se trouvait pas un cœur, ni une machine, mais un petit objet sphérique qui pulsait d'une lumière noire identique à celle du visage de Clotilde.
Le Collectionneur recula, son armure de verre émettant un sifflement de panique.
— Un deuxième émetteur ? Impossible ! Le Consortium n'en a forgé qu'un seul !
Balthazar eut un sourire sans joie.
— Tu as oublié une chose. Dans une cuisine, il y a toujours un double du trousseau de clés.
Mais alors que Balthazar s'apprêtait à libérer l'énergie de sa poitrine, le sol se déroba. Un immense tentacule d'ombre, portant des yeux qui ne cillaient jamais, jaillit de la gorge de la cité et s'enroula non pas autour de Balthazar, mais autour du Collectionneur lui-même. Une voix, plus ancienne et plus vaste que celle de l'Architecte, s'éleva des tréfonds.
*« Trop de bruit… Le silence ne sera pas partagé. »*
Le Collectionneur fut broyé en un instant, son armure éclatant en mille morceaux, et la menace qui s'éveillait dans le marais sembla réaliser que deux portes étaient désormais ouvertes au sommet de la cité.