Les derniers échos du Marais aux murmures
Chapitre 8
La Chair du Néant
3 mai 2026
Le cri de Clotilde se perdit dans les méandres de cuivre du dôme. Sur l’écran central, l’image de Balthazar sombrant dans la faille d’ébène tournait en boucle, une torture visuelle orchestrée par le Grand Architecte. Sous le masque de fer, les larmes de la jeune fille s'évaporaient instantanément au contact du métal brûlant. Elle n’était plus une simple observatrice ; elle devenait l’interface d’une tragédie dont elle refusait d’écrire le dénouement.
— Tu parles de sacrifice comme s’il s’agissait d’une équation, Architecte, cracha Clotilde, ses mains agrippant les bords du piédestal. Mais mes amis ne sont pas des variables. Ce sont eux qui m'ont rappelé que j'avais un nom, pas un numéro.
— Le nom est une illusion de la chair, Astrum, répondit la lentille rouge en pivotant avec un cliquetis sec. Observe la réalité de ton Oracle.
Au fond de l'abîme, Balthazar ne luttait pas comme un homme ordinaire. Tandis que le tentacule d’ombre l’entraînait vers la gueule du ver planétaire, le petit officier restait d’un calme surnaturel. Son uniforme n'était même pas froissé. D’un geste précis, il sortit de sa poche une petite fiole d’huile essentielle de bergamote. Il ne la lança pas. Il l'ouvrit et en versa une goutte sur le tentacule visqueux. L'effet fut immédiat : là où l'essence touchait l'ombre, la matière semblait se cristalliser, se transformant en un sel grisâtre et inoffensif.
— La pureté, murmura Balthazar, sa voix parvenant aux oreilles de Clotilde par le biais du système audio du dôme. Rien ne résiste à une structure moléculaire parfaitement ordonnée.
Cependant, pour chaque centimètre de tentacule qu'il purifiait, dix autres jaillissaient des profondeurs. Horace, sur la plate-forme supérieure, n'avait pas l'intention de rester spectatrice. Son bras mécanique émit une décharge de vapeur pressurisée. Elle s'élança dans le vide, non pas par désespoir, mais par calcul. Utilisant son membre artificiel comme un grappin, elle s'accrocha à une conduite d'énergie qui serpentait le long de la paroi.
— Duval ! Maintenant ! hurla la messagère du vent, sa peau fine laissant entrevoir des veines dorées qui brillaient comme des néons sous l'effort.
Duval, dont les vêtements cybernétiques tourbillonnaient comme une tempête de chrome, leva ses mains d'enfant vers le plafond. Elle ne visait pas les monstres. Elle visait le soleil artificiel de la cité. Par un processus d'alchimie interdite, elle commença à drainer la lumière de l'astre mourant pour la condenser en une sphère d'énergie pure.
— Si cet endroit doit s'effondrer, autant qu'il s'effondre avec éclat ! s'écria l'alchimiste, une lueur de fourberie jubilatoire dans les yeux.
Dans le dôme, le Grand Architecte sembla vaciller. Ses capteurs optiques s'affolèrent. L'acte de sabotage d'Horace et la manipulation énergétique de Duval créaient une instabilité que ses processeurs n'avaient pas prévue. Clotilde sentit la pression de son masque se relâcher légèrement. Elle ferma les yeux, se concentrant sur ses connaissances en astronomie. Elle ne cherchait plus les étoiles dans le ciel, mais les points de pression dans cette structure mécanique qui l'entourait.
— Tu as dit que ce marais était un bouclier contre une menace vaste, dit Clotilde à l'Architecte. Mais qui a créé le bouclier ? Et si la menace n'était pas à l'extérieur, mais à l'intérieur de ceux qui ont bâti cette prison ?
Sur un écran secondaire, caché derrière les schémas de la cité, un symbole apparut brièvement : un cercle barré de trois lignes verticales, l'emblème d'une organisation dont le nom n'était plus que murmures dans les légendes : le Consortium des Voiles. Un frisson parcourut Clotilde. Ce n'était qu'un indice, une ombre derrière l'ombre, mais cela suggérait que leur monde n'était qu'un laboratoire parmi tant d'autres.
Soudain, une explosion de lumière blanche secoua la cité. Duval avait libéré l'énergie solaire. L'onde de choc repoussa les tentacules d'ombre et brisa les verrous du dôme. La plateforme de Clotilde bascula. Elle fut projetée vers l'avant, ses doigts griffant le sol de verre.
C'est alors que le changement se produisit. Le masque de fer de Clotilde, surchauffé par l'énergie ambiante, commença à se fissurer. Mais ce ne fut pas le son du métal qui se brise qui terrifia la jeune fille. Ce fut le murmure qui émana de la faille. Une voix qui ne venait pas de l'Architecte, ni de ses souvenirs, mais de sous sa propre peau.
— *Enfin... nous allons pouvoir voir clair...*
Alors que le masque se fendait en deux, une lumière noire, plus sombre que le néant lui-même, commença à jaillir du visage de Clotilde, tandis que l'ombre dans les tréfonds de la cité s'immobilisait brusquement, comme si elle venait de reconnaître son véritable maître.