Les derniers échos du Marais aux murmures

Chapitre 7

L'Ombre du Grand Architecte

3 mai 2026

Le faisceau de traction pourpre n’était pas seulement une force physique ; c’était une intrusion. Clotilde sentait des milliers de picotements glacés parcourir son esprit, comme si des doigts invisibles feuilletaient les pages de sa mémoire encore fragmentée. Suspendue dans le vide, elle voyait la silhouette massive du Grand Architecte se rapprocher. Ce n’était pas un être de chair, mais une cathédrale de métal mouvant, un enchevêtrement de pistons, de lentilles optiques et de câbles noirs qui semblaient pulser d'une vie artificielle.

— Balthazar ! Horace ! hurla-t-elle, mais sa voix fut étouffée par le vrombissement de la machine.

En bas, dans les entrailles de la cité, la chute de ses compagnons ne fut pas le choc brutal qu’elle redoutait. Duval, dans un réflexe désespéré, avait déployé ses vêtements cybernétiques. Les pans de son manteau métallique s’étaient élargis, captant les courants d’air chaud qui montaient des forges inférieures, créant un parachute de fortune. Horace s’était agrippée à Balthazar, son bras de laiton s’ancrant dans le tissu du manteau de Duval. Ils atterrirent avec fracas sur une immense décharge de pièces détachées, un cimetière de rouages et de pistons défectueux.

Horace fut la première à se relever, crachant une poussière de fer qui brillait sur ses lèvres. Ses veines dorées palpitaient violemment, trahissant une rage sourde sous son apparente vantardise.

— Sale machine ! pesta-t-elle en frappant un engrenage tordu du pied. Nous jeter comme des déchets… Ma prothèse a pris un coup, je sens que le fluide hydraulique fuit. Si je croise ce Grand Architecte, je lui ferai regretter de nous avoir sous-estimés.

Balthazar, lui, ne semblait pas préoccupé par la chute. Il s’était redressé avec une dignité déconcertante, brossant la poussière de son uniforme d'officier. Son regard était fixé sur les hauteurs, là où le faisceau pourpre emportait Clotilde.

— L’ordre a été rompu, murmura-t-il, sa voix calme résonnant étrangement dans ce dépotoir. Cet endroit est une cuisine où les ingrédients sont les âmes, et le cuisinier a décidé de tout brûler. Nous devons atteindre le sommet. Ce n'est plus une question d'éradiquer des monstres, Horace. C'est une question de restaurer la recette originelle.

— Toujours tes métaphores de cuisine, soupira Duval, bien qu'elle semblât d'accord.

L'alchimiste cybernétique manipulait un petit écran holographique qui flottait devant ses yeux. Elle cherchait désespérément à localiser le signal du masque de Clotilde, mais le brouillage était total. Ses vêtements continuaient de s'agiter nerveusement, comme s'ils captaient les ondes de peur qui émanaient de la cité.

— Clotilde n'est pas seulement une clé, reprit Duval. Elle est la mémoire vive du système. Si l'Architecte parvient à fusionner totalement avec elle, il ne se contentera pas de régner sur ce marais. Il aura accès aux coordonnées de la Liberté, ce monde extérieur que mon mentor cherchait à protéger.

Plus haut, Clotilde franchit enfin le seuil du dôme. La température chuta brusquement. Elle fut déposée sur un piédestal de verre, au centre d'une pièce dont les murs n'étaient que des écrans géants. Sur chacun d'eux, des images du monde extérieur défilaient : des montagnes enneigées, des océans d'un bleu pur, des villes où les gens marchaient sans masques. La beauté de ces paysages serra le cœur de la jeune fille.

— C'est cela que tu veux ? demanda une voix qui ne semblait venir de nulle part et de partout à la fois. Le monde tel qu'il était avant que l'Ombre Vaste ne se lève ?

Une forme se détacha des mécanismes du plafond. C’était une lentille unique, rouge et brillante, suspendue au bout d'un long cou articulé. Le Grand Architecte l'observait.

— L'Ombre Vaste ? demanda Clotilde, essayant de masquer son tremblement.

— Le Marais n'est pas un monde mourant, Astrum. C'est un bouclier, expliqua l'entité. Une prison que nous avons construite pour contenir une menace qui dépasse ton entendement. Mais le bouclier se fissure. Si tu ne prends pas ta place en tant que cœur de la cité, ce qui dort dans les tréfonds se réveillera, et pas une seule étoile dans ton ciel bien-aimé ne restera allumée.

Clotilde sentit une pression sur son visage. Son masque de fer commença à se rétracter, ses bords s'enfonçant plus profondément dans ses tempes. Elle vit alors, sur l'un des écrans, une image qui la fit hurler de terreur. Ce n'était pas une image du passé, mais du présent : sous le dépotoir où se trouvaient ses amis, une forme colossale et organique, une sorte de ver d'ébène aux dimensions planétaires, ouvrait lentement une gueule capable d'engloutir la cité entière.

— Ce n'est pas moi qui les ai fait tomber dans le vide, dit l'Architecte. C'est la chose en dessous qui commence à aspirer la vie.

Soudain, une alarme stridente retentit. Au bas de la cité, Horace venait de découvrir une trappe de maintenance menant directement au cœur de la machine. Mais avant qu'ils ne puissent s'y engouffrer, le sol sous leurs pieds se mit à onduler comme de la chair, et des tentacules d'ombre, visqueux et chargés d'une haine ancestrale, jaillirent de la ferraille.

— Balthazar ! Le sel ! hurla Duval, mais il était trop tard.

Un tentacule s'enroula autour de la jambe de l'oracle, l'entraînant vers une fissure qui s'ouvrait dans le sol métallique. Clotilde, impuissante depuis son piédestal, vit son compagnon disparaître dans les ténèbres, alors que le Grand Architecte murmurait froidement :

— Choisis, Astrum. Sauve tes amis et condamne l'univers, ou deviens la machine et regarde-les mourir.