Les derniers échos du Marais aux murmures
Chapitre 2
Le Labyrinthe des Racines Vagabondes
3 mai 2026
La marche dans le Marais aux murmures ressemblait à une progression dans la gorge d’une bête assoupie. Chaque pas de Clotilde s'enfonçait dans une boue noire qui semblait vouloir lui arracher ses bottes, tandis que le silence, lourd et poisseux, n’était interrompu que par le cliquetis métallique de la prothèse d’Horace. La messagère du vent ouvrait la voie, grimpant avec une agilité déconcertante sur les troncs d'arbres pétrifiés pour observer l'horizon. Son membre artificiel, sculpté dans un alliage inconnu qui luisait d'un éclat bleuté, lui permettait d'ancrer ses doigts mécaniques dans l'écorce la plus dure.
— La voie s'efface derrière nous ! cria Horace depuis la cime d'un saule tordu. L’ancien passage ne se contente pas de s’effondrer, Clotilde. Il se digère lui-même ! Les bancs de brume que nous avons traversés il y a une heure ont disparu sous des eaux bouillonnantes.
Balthazar, qui marchait juste derrière Clotilde, ne manifestait aucun signe de fatigue. Son uniforme d'officier restait impeccablement boutonné, et pas une goutte de sueur ne perlait sur son visage de porcelaine. Il portait son sac à dos avec une rigueur militaire, son esprit probablement déjà tourné vers l'inventaire de ses épices ou l'entretien de ses couteaux de cuisine.
— C'est une réaction logique de l'écosystème, commenta-t-il de sa voix dépourvue d'émotion. Si la cité perdue s'éveille, le reste du monde doit nécessairement s'éteindre pour lui fournir l'énergie nécessaire. C'est une simple question d'équilibre thermique.
Clotilde s'arrêta, son souffle court résonnant étrangement contre le métal de son masque. Elle se tourna vers Duval, qui fermait la marche. L'alchimiste cybernétique semblait ailleurs, ses yeux balayant des lignes de code invisibles projetées devant elle. Ses vêtements flottaient toujours, défiant les lois de la pesanteur, tandis qu'elle manipulait un petit cube d'obsidienne entre ses doigts métalliques.
— Balthazar a raison sur un point, murmura Duval, sa voix teintée d'une fourberie habituelle. Mais il oublie que l'équilibre peut être forcé. Ce que j'ai vu dans les vapeurs de mon chaudron avant de partir... ce n'est pas un effondrement naturel. Quelqu'un, ou quelque chose, tire sur les fils de ce monde pour nous attirer vers le centre. Comme une araignée qui ramène sa toile.
Un frisson parcourut l'échine de Clotilde. Elle n'aimait pas les métaphores de Duval, surtout quand elles concernaient leur survie. La jeune fille leva de nouveau les yeux vers le ciel. Toujours aucune étoile. L'obscurité était devenue si dense qu'elle semblait solide, une voûte d'ébène qui écrasait leurs espoirs de retrouver le chemin par l'astronomie.
Le groupe atteignit bientôt une zone où les racines des arbres ne plongeaient plus dans l'eau, mais flottaient à la surface, formant un réseau instable de ponts naturels. Horace s'élança, vantant ses talents d'équilibriste, mais elle s'immobilisa brusquement au milieu d'un enchevêtrement de bois mort.
— Il y a quelque chose... là-dessous, murmura-t-elle, son assurance s'effritant pour la première fois.
Clotilde s'approcha prudemment. À travers les interstices des racines, elle vit une lueur diffuse. Ce n'était pas le reflet de leurs lanternes. C'était une lumière pulsante, d'un violet électrique, qui semblait émaner de veines creusées à même le fond du marais. Des structures géométriques parfaites, des sortes de circuits imprimés gigantesques gravés dans la roche millénaire, s'étendaient à perte de vue sous l'eau croupie.
— Ce n'est pas une cité perdue que nous cherchons, réalisa soudain Clotilde, la gorge nouée. C'est une machine. Tout ce marais est une machine.
C'est à cet instant que le sol se déroba. Un craquement titanesque déchira l'air, et la section de racines sur laquelle ils se trouvaient bascula violemment. Horace tenta de se rattraper à une branche, mais son bras mécanique glissa sur la mousse gluante. Balthazar, imperturbable, saisit Duval par le col avant qu'elle ne sombre, mais l'élan les entraîna tous vers le bas.
Alors qu'ils sombraient dans les eaux glacées, Clotilde vit une chose qu'elle n'aurait jamais dû voir. Dans les profondeurs éclairées par la lumière violette, des milliers de masques identiques au sien flottaient, accrochés à des câbles d'argent, attendant d'être portés. Et au centre de ce charnier mécanique, une ombre immense, bien plus vaste que les monstres que Balthazar souhaitait éradiquer, commença à déployer des ailes de métal noir.
L'eau s'engouffra dans les fentes de son masque de fer, et avant que l'obscurité ne l'emporte, une voix glaciale résonna dans son esprit :
*« Tu es enfin revenue à l'usine, petite étoile. »*