Les derniers échos du Marais aux murmures

Chapitre 1

Le Masque et les Étoiles Voilées

3 mai 2026

Le Marais aux murmures ne dormait jamais tout à fait. Sous la canopée de saules pleureurs dont les branches pendaient comme des cheveux délavés, l’air était saturé d’une humidité poisseuse et d’une odeur de tourbe ancienne. Clotilde, immobile sur un îlot de racines entrelacées, leva les yeux vers le ciel de jais. À travers la brume épaisse, elle cherchait désespérément à distinguer la constellation de l’Hydre. Son esprit, une vaste bibliothèque dont les étagères auraient été renversées, ne lui offrait que des bribes de souvenirs : le froid du métal, le fracas d’une forge, et ce masque de fer, soudé à même sa peau, qui emprisonnait son visage et ses secrets.

— Tu perds ton temps, Clotilde. Les étoiles ont déserté ce lieu bien avant notre naissance, lança une voix perchée et légèrement arrogante.

Horace apparut entre deux fumerolles de gaz des marais. Elle ne marchait pas vraiment ; elle semblait glisser, portée par une impulsion invisible. Son bras gauche, une prothèse de laiton et de verre poli, captait la faible lueur des champignons luminescents. Sous sa peau diaphane, presque translucide, ses veines dorées palpitaient d'une énergie fébrile. Horace aimait se vanter de sa vitesse, prétendant qu'elle pouvait distancer le vent lui-même, mais ce soir, son regard trahissait une inquiétude inhabituelle.

— Le passage vacille, reprit-elle en ajustant la sangle de son paquetage d'alpiniste. Les échos disent que les fondations de la Porte d'Émeraude s'effritent. Si nous ne l'atteignons pas avant la prochaine lune rousse, ce monde se refermera sur nous comme un tombeau.

À quelques pas de là, une petite silhouette en uniforme d'officier, d'une propreté impeccable malgré la boue environnante, s'affairait autour d'un réchaud de cuivre. C'était Balthazar. Bien qu'il eût l'apparence d'un jeune enfant, son regard était celui d'un sage ayant contemplé la fin des temps. Il remuait une mixture odorante avec une obstination déconcertante, ignorant les secousses légères qui faisaient trembler la surface de l'eau croupie. Si l'on s'approchait de lui, le silence était total : aucun battement de cœur ne venait troubler la quiétude de sa poitrine.

— La panique est une mauvaise épice pour le ragoût, Horace, dit-il d'une voix calme, presque monocorde. Nous partirons dès que Duval aura terminé son incantation. Les monstres de ce marais ne sont pas encore éveillés, mais ils sentent notre hâte.

Duval, l'autre membre de leur étrange quatuor, était assise un peu à l'écart. Elle aussi avait l'air d'un nourrisson, mais son corps était un prodige de cybernétique, parsemé de plaques de chrome et de fils de cuivre. Ses vêtements flottaient autour d'elle, agités par un courant d'air inexistant, alors qu'elle manipulait des fioles de verre bleuté. Alchimiste hors pair et veilleuse des rêves, elle cherchait dans les vapeurs de ses mélanges une réponse à l'assassinat de son mentor, un mystère qui la rongeait plus sûrement que la rouille.

— Les flux sont instables, murmura Duval sans quitter ses fioles des yeux. Quelque chose… quelque chose de vaste s'étire dans les profondeurs. Ce n'est pas seulement le passage qui s'effondre. C'est le marais lui-même qui retient son souffle.

Un grondement sourd, venu des entrailles de la terre, fit tressaillir les arbres alentour. Des bulles de gaz crevèrent la surface de l'eau avec un bruit de succion écœurant. Clotilde sentit une vibration parcourir ses bottes. Elle toucha du doigt le bord froid de son masque de fer. La liberté n'était pas seulement de l'autre côté de la cité perdue ; elle était dans la compréhension de ce qu'elle était avant que le métal ne devienne son visage.

Soudain, Horace se figea, son membre artificiel émettant un sifflement aigu. Elle pointa un doigt vers l'horizon, là où la brume semblait s'épaissir pour former une silhouette colossale, une masse sombre qui ne ressemblait à aucune colline connue.

— Regardez, chuchota-t-elle, sa vantardise habituelle balayée par une pointe de terreur.

Au loin, un éclat pourpre déchira l'obscurité, comme un œil immense s'ouvrant lentement sous la vase. Ce n'était qu'un reflet, peut-être, ou un mirage dû aux gaz toxiques, mais l'ombre qui se déplaça sous la surface de l'eau ne ressemblait à rien de naturel. La quête pour la cité perdue venait de prendre une tournure bien plus sombre. Ils n'étaient plus seulement des voyageurs en fuite ; ils étaient devenus des proies.

— Éteins le feu, Balthazar, ordonna Clotilde, sa voix étouffée par le fer mais ferme. Nous devons bouger. Maintenant.

Le Marais aux murmures commença alors à chuchoter pour de bon, des milliers de voix désincarnées répétant le même mot, un avertissement ou une promesse de fin. La course contre l'effondrement avait commencé, et l'ombre dans les tréfonds ne comptait pas les laisser s'échapper si facilement.