Les derniers échos du Marais aux murmures
Chapitre 3
L'Usine des Visages Sans Voix
3 mai 2026
Le froid ne fut pas la première chose que Clotilde ressentit. Ce fut le silence. Un silence artificiel, lourd, différent de celui du marais. L’eau qui l’avait engloutie n'était pas la vase épaisse qu’elle redoutait, mais un liquide limpide, presque huileux, qui sentait l’ozone et le cuivre.
Sous la surface, la vision qui l’avait foudroyée quelques secondes plus tôt devint d’une clarté terrifiante. Les milliers de masques de fer, identiques au sien, ne flottaient pas au hasard. Ils étaient fixés à des râteliers d’acier qui s’étendaient dans les profondeurs abyssales d'une structure cylindrique immense. Des bras mécaniques, immobiles depuis des éons, semblaient attendre un signal pour reprendre leur macabre assemblage.
Une main gantée agrippa fermement le col de sa tunique. Balthazar, dont l’uniforme paraissait rejeter l’eau par pur principe de discipline, la tirait vers une corniche métallique qui surplombait le gouffre. Horace était déjà là, accrochée à une conduite de vapeur avec la force d’un prédateur, son bras de laiton émettant des étincelles de protestation. Duval, quant à elle, flottait à quelques centimètres du sol métallique, ses vêtements cybernétiques vibrant pour chasser l'humidité.
— Tout le monde est entier ? demanda Clotilde d'une voix étranglée, alors qu'elle recrachait un liquide au goût de fer.
— Physiquement, oui, répondit Balthazar. Mais cet endroit... ce n'est pas un monument funéraire. C'est une forge. Une forge à grande échelle.
Il pointa du doigt une console de commande couverte d'une fine couche de poussière de diamant. Duval s'en approcha immédiatement, ses yeux parcourant des lignes de données qui semblaient s'afficher directement sur ses iris métalliques. Elle posa ses mains de bébé sur la surface froide.
— C'est une unité de production, murmura l'alchimiste, sa fourberie habituelle cédant la place à une fascination mêlée d'effroi. Ils ne fabriquaient pas seulement des masques, Clotilde. Ils fabriquaient des réceptacles. Ce complexe est relié à la cité perdue par des veines d'énergie. Le passage qui s'effondre au-dessus de nous n'est qu'une soupape de sécurité.
Clotilde sentit une pression s'exercer contre les parois de son propre masque. Pour la première fois, elle n'éprouvait pas seulement le désir de l'enlever, mais la peur de ce qu'elle découvrirait si elle y parvenait. Était-elle une rescapée ou simplement un produit défectueux qui s'était échappé de la chaîne de montage ? Sa passion pour l'astronomie, ce besoin viscéral de regarder vers le haut, n'était-elle qu'un vestige d'une programmation oubliée ?
— Nous devons continuer, coupa Horace en testant la solidité d'une échelle qui s'enfonçait dans les ténèbres. La cité est juste là, derrière ces parois. Je sens le vent... un vent qui ne vient pas de l'extérieur. Un courant d'air froid et stérile.
— Attendez, intervint Balthazar, son regard sévère fixé sur une ombre qui s'agitait loin derrière les râteliers de masques. Quelque chose a été réveillé par notre chute.
Il ne s'agissait pas de l'un des monstres qu'il s'était juré d'éradiquer. C'était autre chose. Une forme fluide, changeante, qui se déplaçait entre les câbles d'argent avec une fluidité inquiétante. Ce n'était pas une créature de chair, mais un nuage de nanites, une brume de métal capable de prendre n'importe quelle forme.
— La Sentinelle des Échos, souffla Duval en reculant. Elle cherche à récupérer ce qui appartient à l'Usine.
— Je ne suis pas une propriété ! s'écria Clotilde, sa frustration éclatant enfin.
Elle saisit un débris de métal au sol, prête à se battre, mais Horace la retint par l'épaule.
— Ne sois pas idiote. On ne combat pas une nuée. On la sème. Balthazar, une diversion ?
L'oracle hocha la tête. Il sortit de sa poche une petite fiole d'essence de cannelle hautement concentrée, un ingrédient qu'il chérissait pour ses pâtisseries, mais qu'il maniait avec la précision d'un démineur. Il la lança vers une conduite de gaz visiblement instable. L'explosion qui suivit ne fut pas assourdissante, mais elle créa un rideau de flammes et de vapeur aromatique qui perturba momentanément les capteurs de la nuée.
Le groupe s'élança dans un tunnel de maintenance, Horace en tête, guidée par son instinct d'alpiniste habituée aux passages étroits. Ils coururent pendant ce qui leur sembla être des heures, descendant toujours plus profondément dans les entrailles de la structure, là où le Marais aux murmures n'était plus qu'un lointain souvenir humide.
Ils finirent par déboucher dans une salle circulaire immense, baignée d'une lumière blanche, crue. Au centre, un immense pilier de cristal pulsait au rythme d'un cœur géant.
— Nous y sommes, dit Duval, essoufflée. L'antichambre de la cité.
Clotilde s'avança vers le pilier, attirée par une vibration familière. Sur la surface lisse du cristal, elle vit des inscriptions gravées dans une langue qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle pouvait pourtant lire. Son cœur — si elle en avait un — manqua un battement.
Juste au moment où elle allait poser sa main sur la paroi, une voix, la même que celle entendue lors de sa chute, résonna non pas dans ses oreilles, mais directement dans la structure de son masque.
*« Identification confirmée. Sujet 0-Astrum. Initialisation de la phase de réintégration. »*
Le sol se mit à descendre comme un ascenseur ultrarapide, et avant que ses compagnons ne puissent réagir, une paroi de verre blindé s'abattit entre eux et Clotilde. À travers la vitre, elle vit le visage de Balthazar perdre pour la première fois son calme légendaire, tandis que derrière eux, la nuée de métal commençait à forcer l'entrée de la salle.