Le mystère de la ferme flottante oubliée
Chapitre 4
Le Ferrailleur des Brumes
3 mai 2026
La créature qui franchit le bastingage n'était pas faite de chair et d'os, mais d'un enchevêtrement de cuivre oxydé et de vapeur solidifiée. Elle ressemblait à une araignée mécanique géante, dont chaque patte se terminait par une pince d'orfèvre. Au centre de ce qui lui servait de torse, un vieux projecteur de cinéma encastré projetait un faisceau lumineux erratique qui balayait le pont.
— C'est un Gardien de Vapeur ! s'exclama Félix, ses yeux brillant d'un enthousiasme débordant. D'après les archives que j'ai mémorisées, ces automates sont les jardiniers du Domaine des Égarés. Ils ne sont pas censés quitter les nuages inférieurs !
Théodore, nullement impressionné, s'avança en lissant son bavoir en soie. Ses yeux de diamant étincelèrent de mépris.
— Peu importe ce qu'il est, il raye ma peinture ! grogna l'inventeur. J'ai passé des heures à polir ce bois avec une huile de raisin millésimée, et voilà qu'une pile de ferraille mal huilée vient tout gâcher. Quelle ingratitude de la part du destin !
L'automate s'immobilisa. Son projecteur s'arrêta sur Solstice. Le colosse aux traits de bébé ne recula pas. Il sentait une étrange connexion avec cette machine ; elle semblait chercher quelque chose qu'elle avait perdu, tout comme lui cherchait Silas.
— Que veux-tu ? demanda Solstice. (…veux-tu… ?, répéta l’écho dans l’air froid).
Le Gardien de Vapeur émit un sifflement strident, puis une voix métallique, semblable à un disque rayé, s'échappa de ses rouages :
— L'Invité a franchi le Seuil. L'Héritage doit être pesé. Donnez-moi la clé de cristal ou la Ferme sera démantelée pour les pièces.
Zoé s'interposa, sa canne d'alchimiste fermement plantée entre elle et la créature. Son costume trois pièces ne semblait même pas froissé par le vent violent. Les cicatrices sur ses mains devinrent soudain brûlantes, brillant d'un rouge vif. Elle reconnut une partie du tracé de sa peau sur le plastron de l'automate.
— Nous ne possédons aucune clé, déclara-t-elle avec une autorité qui fit vibrer les planches du pont. Mais si votre « Invité » est le jeune Silas, alors nous exigeons de le voir immédiatement.
Le Gardien de Vapeur inclina sa tête mécanique. Dans un mouvement d'une rapidité fulgurante, il projeta un filet de chaînes translucides. Félix, grâce à sa souplesse de gymnaste, effectua un saut périlleux arrière pour l'éviter, mais l'automate ne visait personne. Il visait le mât central, celui qui abritait le cœur énergétique de la ferme.
— Analyse en cours, grésilla la machine. Présence de l'Alchimiste confirmée. Présence du Détective confirmée. Mais l'Inventeur est incomplet.
Théodore s'indigna, mais avant qu'il ne puisse protester contre l'insulte faite à son génie, le Gardien de Vapeur se désintégra littéralement en une nuée de papillons de fer blanc. Un petit objet tomba sur le pont avec un bruit cristallin.
C'était une lentille de verre gravée d'un symbole unique : un œil entouré de sept étoiles. Solstice ramassa l'objet. En regardant à travers, il ne vit pas le Domaine des Égarés, mais une silhouette familière, enfermée dans une cage de verre suspendue au-dessus d'un gouffre de nuages noirs. C'était Silas, mais il ne semblait pas prisonnier. Il semblait... attendre.
— Ce n'est pas une cage, murmura Solstice en ajustant la lentille. (…pas une cage…). C'est un ascenseur.
Soudain, une secousse plus forte que les autres ébranla la Ferme. Un cri s'éleva des cales, là où Théodore stockait ses vins. Ce n'était pas le cri d'un humain, mais un chant mélancolique qui semblait provenir des structures mêmes de la ferme.
— Quelqu'un d'autre est à bord, réalisa Zoé en serrant les dents. Et ce quelqu'un vient de saboter les ancres de secours.