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Traduire l'oubli pour ne pas tomber

par Clément

Perdu sur un village suspendu, un homme peu sûr de lui doit traduire un gribouillis ancestral pour éviter le grand saut, sans voir que l'horizon s'assombrit d'un mal bien plus profond.

Confiance en soiVillage suspenduAdulteFR

Au sommet d'Aéryon, un village dont les maisons de bois tressé se balançaient au gré des vents comme des lampions fragiles, l’atmosphère était plus lourde que d'habitude. Tybalt, un vieux lutin à l’allure de savant distrait, ajusta sa blouse blanche immaculée. Son troisième œil, clos au milieu de son front, tressaillait sous l’effet du stress. Devant lui se dressait la Stèle d’Ancrage, un bloc de pierre noire couvert de gribouillis ancestraux qui commençaient à s’effacer. Si le message n’était pas traduit et récité avant le coucher du soleil, les chaînes de l’oubli rompraient, précipitant le village et ses habitants dans l’abîme sans fin.

« C'est d’une simplicité enfantine pour un esprit de ma trempe, » lança Tybalt d'un ton vantard, bien que ses genoux s'entrechoquent. « J'ai jadis brisé un pacte démoniaque avec un simple cure-dent et un dictionnaire de synonymes. Ce n'est pas un caillou bavard qui va m'arrêter ! »

À ses côtés, Thalassa, une dragonne adolescente à la barbe rousse étonnamment fournie, croisa les bras sur sa poitrine robuste. Sa peau était si fine que l’on voyait ses veines dorées pulser au rythme de son agacement. « Moins de discours, Tybalt, plus de lecture. Si nous tombons, je te jure que je noterai ton incompétence dans mon étude sociologique sur les échecs héroïques avant que nous ne touchions le sol. C’est d’une mesquinerie, je sais, mais c’est pour la science. »

Le petit Félix, une sentinelle à peine sortie de ses langes, s'approcha avec sa démarche chaloupée caractéristique. Sa colonne vertébrale métallique, apparente à travers son pyjama, cliquetait à chaque pas. « Le destin est un vers qui ne rime à rien, si la main de l’homme ne tient pas le parchemin, » déclama-t-il avec une solennité déconcertante pour un bébé. Tybalt le fusilla du regard, soupçonnant la sentinelle de vouloir s'approprier la gloire de la découverte.

Octave, le jeune guide de montagne au regard d'acier, s'avança à son tour. Le soleil était à son zénith, et ses mains étaient devenues totalement invisibles sous la lumière crue. « Arrêtez de vous pavaner, » dit-il avec un cynisme tranchant. « Tybalt, tu ne sais même pas par où commencer. Laisse-moi toucher la pierre. Mes mains perçoivent les reliefs que tes yeux de vieux savant ignorent. »

Octave passa ses doigts invisibles sur les gravures. « C’est froid… et ça tremble. Ce n’est pas de la magie, Tybalt. C’est de la peur. La pierre a besoin que tu lui parles avec certitude, pas avec tes mensonges habituels. »

Tybalt sentit une goutte de sueur perler sur son front. La confiance en soi n'avait jamais été son fort ; il cachait ses doutes sous une couche épaisse de vantardise. Mais alors que le village tanguait violemment, il comprit qu'il devait lâcher prise. Il ferma ses deux yeux normaux et, pour la première fois depuis des décennies, tenta d'ouvrir son troisième œil. Une douleur sourde irradia dans son crâne.

« Je… je ne sais pas si je peux, » murmura-t-il, sa voix perdant son assurance feinte.

« Tu le feras, » intervint Thalassa avec une diplomatie inattendue, bien que son ton reste impérieux. « Parce que si tu ne le fais pas, tu n'obtiendras jamais cette immortalité dont tu rêves tant. Et honnêtement, mourir maintenant serait d'un mauvais goût absolu. »

Encouragé par cette étrange marque d'altruisme, Tybalt se concentra. Il plongea dans sa passion pour la lecture, cherchant dans sa mémoire les structures grammaticales des langues oubliées. Soudain, le troisième œil s'entrouvrit. La stèle ne lui apparut plus comme un chaos de traits, mais comme une phrase limpide. Ce n'était pas un sortilège complexe, mais un rappel.

« Le vide n’est qu’un manque de sol, pas un manque d’âme ! » s'écria Tybalt d'une voix forte et claire.

Aussitôt, les gribouillis s'illuminèrent d'un bleu électrique. Les chaînes géantes qui retenaient le village se tendirent, vibrant d'une énergie nouvelle. Le sol se stabilisa. Le silence revint, seulement troublé par le cliquetis de la colonne de Félix qui applaudissait avec ses mains potelées.

« Je vous l'avais dit ! » s'exclama Tybalt, reprenant immédiatement son air fanfaron. « Un jeu d'enfant ! »

Octave observa l'horizon avec ses yeux d'acier. Ses mains redevenaient visibles alors qu'un nuage étrangement sombre, d'une noirceur qui ne semblait pas appartenir au monde naturel, s'étirait au loin. « On a gagné du temps, » nota-t-il froidement. « Mais la pierre ne tremblait pas seulement à cause de l'oubli. Quelque chose de plus grand, de plus profond, est en train de s'éveiller sous les nuages. »

Thalassa gratta sa barbe rousse, pensive. « Eh bien, au moins nous serons en vie pour le voir arriver. C’est déjà une base de données intéressante. »

Tybalt, gonflé de cette nouvelle assurance qu'il commençait enfin à s'approprier, rangea ses lunettes. Il savait que le combat ne faisait que commencer, mais pour aujourd'hui, le village suspendu resterait parmi les étoiles, porté par le poids des mots retrouvés.

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